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30 octobre 2005

Nietzsche, Foucault et les paléoanthropologues

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L'homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, - une corde sur l'abîme.
Il est dangereux de passer de l'autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière - frisson et arrêt dangereux.
Ce qu'il y a de grand dans l'homme, c'est qu'il est un pont et non un but: ce que l'on peut aimer en l'homme, c'est qu'il est un passage et un déclin.

F. Nietzsche in Ainsi parlait Zarathoustra Prologue 4

Dans Les mots et les choses, Michel Foucault annonce la mort de l'homme.

Et voilà que certains paléoanthropologues, nietzschéens ou non, annoncent l'arrivée d'un surhomme.

Et c'est troublant comme l'écrit justement Marc Belpois dans un article de Télérama consacré à un documentaire discrètement diffusé sur Arte. Je vous laisse découvrir la conclusion de l'article.

L'Homo sapiens, une nouvelle histoire de l'Homme, diffusé samedi soir sur Arte, n'est pas une farce inédite des Monty Python, montrant comment nos lointains ancêtres descendent du phacochère... Ni une fable concoctée par des extrémistes religieux récusant les thèses de Darwin... C'est un documentaire français de Thomas Johnson, qui, le plus sérieusement du monde, expose une nouvelle théorie de l'évolution. Rien de moins qu'un autre modèle, proposé par Anne Dambricourt, paléoanthropologue chargée de recherche au CNRS. selon lequel notre processus évolutif est le résultat d'une logique interne qui a conduit nos ancêtres d'il y a soixante millions d'années vers l'homme d'aujourd'hui, et nous pousse déjà vers l'homme de demain.. Excusez du peu. La démonstration de la scientifique tient en deux actes.

Premier acte : le renvoi aux vestiaires de la théorie dominante, dite externaliste, qui fait de l'adaptation au milieu la cause principale de l'évolution. Rappelez-vous : il était une fois de grands singes vivant dans les forêts de l'Est du continent africain. Il y a huit millions d'années, une faille infranchissable se creuse (la Rift Valley), des montagnes émergent. Côté est, les conditions climatiques sont bouleversées et, peu à peu, la forêt laisse place à la savane. Confrontés à cet environnement singulier, les grands singes vont se redresser et donner naissance à une nouvelle espèce, les australopithèques. Une bien belle et séduisante histoire, contée par Yves Coppens après la découverte, dans cette région, de Lucy, en 1974. Le squelette qu'il a trouvé avec Donald Johanson et Maurice Taleb est alors considéré comme notre plus vieil ancêtre se tenant debout (trois millions d'années).
Baptisée «East Side Story», cette hypothèse tiendra vingt ans. Et puis, patatras, une série de fossiles beaucoup plus anciens sont exhumés côté ouest, parmi lesquels en 2001 Toumaï, un crâne probablement vieux de sept millions d'années, dont le découvreur, Michel Brunet, est convaincu qu'il était bipède. Coppens lui-même le reconnaît, sa théorie a du plomb dans l'aile. Est-ce pour autant la preuve que le milieu ne constitue pas le moteur principal de l'évolution ? C'est ce que suggère le documentaire de Thomas Johnson, ouvrant ainsi un boulevard aux arguments en faveur d'une logique dite interne, soit un processus évolutif qui serait inscrit dans notre nature même.

Deuxième acte un nouveau scénario sur nos origines. Celui-ci a pour point de départ des recherches effectuées par Anne Dambricourt, au cours des années 80, sur l'évolution des mâchoires de nos ancêtres fossilisés. La paléoanthropologue fait une découverte, nommée contraction craniofaciale ., qui porte sur un os d'une dizaine de centimètres, le sphénoîde, situé au centre du crâne, juste en dessous du cerveau. Tout premier os à se former dans l'embryon, c'est autour de lui que notre crâne puis notre squelette se mettent en place. Dambncourt montre que depuis soixante milliers d'années, soit la durée qui nous sépare des prosimiens (nos ancêtres antérieurs aux singes), le sphéroïde s'est transformé à cinq reprises. A chaque fois, une nouvelle espèce de notre grande famille est née les singes, les grands singes, les australopithèques, les premiers hommes et, enfin, nous-mêmes. Plus troublant, on s'aperçoit que le sphénoïde fléchit, toujours davantage, toujours dans la même direction. Ainsi un même phénomène, apparemment décisif pour l'évolution, se répète au cours des âges... Pour expliquer la répétition de ces « contractions », la génétique est d'un grand recours. « La programmation de cette logique interne, c'est la "bande magnétique" qui est transmise de parents à enfants: notre ADN », affirme le généticien Denis Duboule. Autrement dit, le moteur de l'évolution serait inscrit de façon héréditaire au plus profond de chacun de nous.

En dehors de quelques précisions du biologiste Jean Chaline, le documentaire de Thomas Johnson ne s'attarde guère - hélas - sur la mécanique mystérieuse de nos gènes. Il nous entraîne en revanche dans une réflexion aux perspectives vertigineuses : et si le sphénoide se pliait une sixième fois ? Le mécanisme paraît si implacable qu'il semble en effet aller de soi qu'une
nouvelle espèce nous succédera. Or des études menées par l'orthodontiste Marie-Josèphe Deshayes prouvent qu'actuellement la plupart des enfants de la planète connaissent des problèmes de positionnement des dents ét des mâchoires (70% en Europe. 80% aux Etats-Unis, 95% au Japon...). S'agit-il des signes avant-coureurs d'une nouvelle flexion ? L'homme du futur se cale- t-il déjà dans les starting-blocks ?

Ainsi un documentaire, diffusé sans tambour ni trompette un samedi soir d'octobre sur Arte, ébranle quantité de nos certitudes, boulverse la perception de nos origines, de notre futur, de notre identité... La démonstration ne convainc évidemment pas l'ensemble de la communauté scientifique, loin s'en faut, et le film s'en fait rapidement l'écho. « La paléontologie est en crise, et chaque réunion de spécialistes dégénère en affrontement» assure le commentaire, tandis que, à l'image, sous les lambris d'une salle de l'Académie des sciences, à Paris, Coppens, Brunet, Dambricourt et d'autres confrontent leurs arguments.

En réalité, ces débats houleux ne datent pas d'hier, puisque la découverte de la « contraction craniofaciale » a été publiée dès 1988 dans les Comptes rendus de la même Académie des sciences. Si elle soulève l'enthousiasme des pairs d'Anne Dambricourt, il n'en va pas de même des enseignements qu'en tire la paléoanthropologue : selon elle, l'homme serait « un processus en cours ». Certains de ses détracteurs en déduisent que Dambricourt induit une finalité dans l'évolution. Voire que ses travaux cherchent à prouver un plan divin. Elle s'en défend dans un ouvrage non dénué de rancoeur (1) où elle évoque sa foi tout en s'indignant que sa rigueur scientifique puisse être contestée. « Le fait d'être déterminé par des lois aveugles [...], écrit-elle, qui fondent les phénomènes quantifiables, temporels, ne dit rien de qui je vais devenir, de qui je vais découvrir, elle ne dit rien de Dieu, qui est la transcendance du sens.» Craignant que les convictions religieuses de sa collègue puissent faire du tort à la théorie qui lui doit son nom le plus usuel ( «Inside Story », en référence à East Side Story), le biologiste Jean Chaline, directeur de recherche au CNRS, s'empresse de dissiper les doutes. « Cette logique interne est celle du hasard des mutations. Mais c'est un hasard contrôlé. Il y a des contraintes internes de développement qui entraînent une certaine canalisation au moment de l'évolution. » Il ajoute que, bien entendu, le milieu joue un rôle, mais secondaire car, selon lui, «la sélection naturelle agit seulement sur le résultat des mutations ».

Pourquoi en France, pays traditionnellement à la pointe dans le domaine de la paléontologie, un débat d'une telle portée sort-il si peu du cadre des laboratoires et des salles de conférences? « Coppens, très apprécié pour ses talents de conteur, a mis une cloche sur les médias. Il continue d'ailleurs à professer sa théorie de la savane à la télé, dans L'Odyssée de l'espèce par exemple, alors qu'elle est invalidée depuis longtemps! » assure un Chaline sacrément remonté contre la « pensée unique 'qui étoufferait ce secteur de recherche. « Si notre théorie se revele fausse, on la jette à la poubelle et c'est tout. Mais, en attendant, qu'on nous laisse la défendre! » Autant de coups de griffe qui émeuvent Coppens, apparemment étonné qu'on lui prête des intentions machiavéliques. « On me fait plus puissant que je ne suis », assure-t-il avant de saluer les travaux respectifs de Dambricourt et de Chaline, que, fair-play, il dit «suivre jusqu'à un certain point. Parce que je continue fermement à penser que le rôle de l'environnement est considérable ». A l'instar de la grande majorité des scientifiques concernés.

Dambricourt et Coppens ne défendent pas une même conception de l'évolution, mais se retrouvent autour d'une conviction rarement exprimée dans les documentaires scientifiques, passionnante et troublante ; l'homme est sur une lancée. « La suite de l'homme sera une sorte de superhomme, avec un supercerveau », prédit Coppens. Un cerveau si puissant qu'il résoudra les mystères de nos origines ?

Marc Belpois - "Ya un os..." Térérama n°2911 (29 octobre au 4 novembre 2005)

Pianoté par Anabates in Analogies | Permalink

Commentaires

Le surhomme n'est rien d'autre que l'homme en dépassement de soi. Ce n'est pas un homme qui viendrait un jour, mais c'est celui-là qui ne cesse de se dépasser par l'effet de sa volonté de puissance.

Rédigé par : tribak | 16 août 2007 13:49:51

Mais enfin, c'est l'homme conceptuel qui est mort, c'est à dire l'homme comme l'a conçu la philosophie classique. Or l'homme de la terre, l'homme en tant qu'être politique existera toujours dans le champs de pouvoir.

Rédigé par : tribak | 16 août 2007 13:46:54

En parlant de surhomme, Nietzsche visait les Dieux, qu’il voulait tuer.
En parlant de « superhomme » (sans tiret, s’il vous plaît…), Coppens dit n’importe quoi.
Qui peut raisonnablement penser le concept de « superhomme » ? Est-ce même un concept ? Ou n’est-ce qu’un pauvre vocable totalement creux, utile pour exprimer des non-pensées ?

- Merci pour votre blog, beau, soigné, généreux, une belle oasis dans un océan de laideur.

Rédigé par : Philippe | 31 oct 2005 14:39:38

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