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30 octobre 2005

Nietzsche, Foucault et les paléoanthropologues

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L'homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, - une corde sur l'abîme.
Il est dangereux de passer de l'autre côté, dangereux de rester en route, dangereux de regarder en arrière - frisson et arrêt dangereux.
Ce qu'il y a de grand dans l'homme, c'est qu'il est un pont et non un but: ce que l'on peut aimer en l'homme, c'est qu'il est un passage et un déclin.

F. Nietzsche in Ainsi parlait Zarathoustra Prologue 4

Dans Les mots et les choses, Michel Foucault annonce la mort de l'homme.

Et voilà que certains paléoanthropologues, nietzschéens ou non, annoncent l'arrivée d'un surhomme.

Et c'est troublant comme l'écrit justement Marc Belpois dans un article de Télérama consacré à un documentaire discrètement diffusé sur Arte. Je vous laisse découvrir la conclusion de l'article.

L'Homo sapiens, une nouvelle histoire de l'Homme, diffusé samedi soir sur Arte, n'est pas une farce inédite des Monty Python, montrant comment nos lointains ancêtres descendent du phacochère... Ni une fable concoctée par des extrémistes religieux récusant les thèses de Darwin... C'est un documentaire français de Thomas Johnson, qui, le plus sérieusement du monde, expose une nouvelle théorie de l'évolution. Rien de moins qu'un autre modèle, proposé par Anne Dambricourt, paléoanthropologue chargée de recherche au CNRS. selon lequel notre processus évolutif est le résultat d'une logique interne qui a conduit nos ancêtres d'il y a soixante millions d'années vers l'homme d'aujourd'hui, et nous pousse déjà vers l'homme de demain.. Excusez du peu. La démonstration de la scientifique tient en deux actes.

Premier acte : le renvoi aux vestiaires de la théorie dominante, dite externaliste, qui fait de l'adaptation au milieu la cause principale de l'évolution. Rappelez-vous : il était une fois de grands singes vivant dans les forêts de l'Est du continent africain. Il y a huit millions d'années, une faille infranchissable se creuse (la Rift Valley), des montagnes émergent. Côté est, les conditions climatiques sont bouleversées et, peu à peu, la forêt laisse place à la savane. Confrontés à cet environnement singulier, les grands singes vont se redresser et donner naissance à une nouvelle espèce, les australopithèques. Une bien belle et séduisante histoire, contée par Yves Coppens après la découverte, dans cette région, de Lucy, en 1974. Le squelette qu'il a trouvé avec Donald Johanson et Maurice Taleb est alors considéré comme notre plus vieil ancêtre se tenant debout (trois millions d'années).
Baptisée «East Side Story», cette hypothèse tiendra vingt ans. Et puis, patatras, une série de fossiles beaucoup plus anciens sont exhumés côté ouest, parmi lesquels en 2001 Toumaï, un crâne probablement vieux de sept millions d'années, dont le découvreur, Michel Brunet, est convaincu qu'il était bipède. Coppens lui-même le reconnaît, sa théorie a du plomb dans l'aile. Est-ce pour autant la preuve que le milieu ne constitue pas le moteur principal de l'évolution ? C'est ce que suggère le documentaire de Thomas Johnson, ouvrant ainsi un boulevard aux arguments en faveur d'une logique dite interne, soit un processus évolutif qui serait inscrit dans notre nature même.

Deuxième acte un nouveau scénario sur nos origines. Celui-ci a pour point de départ des recherches effectuées par Anne Dambricourt, au cours des années 80, sur l'évolution des mâchoires de nos ancêtres fossilisés. La paléoanthropologue fait une découverte, nommée contraction craniofaciale ., qui porte sur un os d'une dizaine de centimètres, le sphénoîde, situé au centre du crâne, juste en dessous du cerveau. Tout premier os à se former dans l'embryon, c'est autour de lui que notre crâne puis notre squelette se mettent en place. Dambncourt montre que depuis soixante milliers d'années, soit la durée qui nous sépare des prosimiens (nos ancêtres antérieurs aux singes), le sphéroïde s'est transformé à cinq reprises. A chaque fois, une nouvelle espèce de notre grande famille est née les singes, les grands singes, les australopithèques, les premiers hommes et, enfin, nous-mêmes. Plus troublant, on s'aperçoit que le sphénoïde fléchit, toujours davantage, toujours dans la même direction. Ainsi un même phénomène, apparemment décisif pour l'évolution, se répète au cours des âges... Pour expliquer la répétition de ces « contractions », la génétique est d'un grand recours. « La programmation de cette logique interne, c'est la "bande magnétique" qui est transmise de parents à enfants: notre ADN », affirme le généticien Denis Duboule. Autrement dit, le moteur de l'évolution serait inscrit de façon héréditaire au plus profond de chacun de nous.

En dehors de quelques précisions du biologiste Jean Chaline, le documentaire de Thomas Johnson ne s'attarde guère - hélas - sur la mécanique mystérieuse de nos gènes. Il nous entraîne en revanche dans une réflexion aux perspectives vertigineuses : et si le sphénoide se pliait une sixième fois ? Le mécanisme paraît si implacable qu'il semble en effet aller de soi qu'une
nouvelle espèce nous succédera. Or des études menées par l'orthodontiste Marie-Josèphe Deshayes prouvent qu'actuellement la plupart des enfants de la planète connaissent des problèmes de positionnement des dents ét des mâchoires (70% en Europe. 80% aux Etats-Unis, 95% au Japon...). S'agit-il des signes avant-coureurs d'une nouvelle flexion ? L'homme du futur se cale- t-il déjà dans les starting-blocks ?

Ainsi un documentaire, diffusé sans tambour ni trompette un samedi soir d'octobre sur Arte, ébranle quantité de nos certitudes, boulverse la perception de nos origines, de notre futur, de notre identité... La démonstration ne convainc évidemment pas l'ensemble de la communauté scientifique, loin s'en faut, et le film s'en fait rapidement l'écho. « La paléontologie est en crise, et chaque réunion de spécialistes dégénère en affrontement» assure le commentaire, tandis que, à l'image, sous les lambris d'une salle de l'Académie des sciences, à Paris, Coppens, Brunet, Dambricourt et d'autres confrontent leurs arguments.

En réalité, ces débats houleux ne datent pas d'hier, puisque la découverte de la « contraction craniofaciale » a été publiée dès 1988 dans les Comptes rendus de la même Académie des sciences. Si elle soulève l'enthousiasme des pairs d'Anne Dambricourt, il n'en va pas de même des enseignements qu'en tire la paléoanthropologue : selon elle, l'homme serait « un processus en cours ». Certains de ses détracteurs en déduisent que Dambricourt induit une finalité dans l'évolution. Voire que ses travaux cherchent à prouver un plan divin. Elle s'en défend dans un ouvrage non dénué de rancoeur (1) où elle évoque sa foi tout en s'indignant que sa rigueur scientifique puisse être contestée. « Le fait d'être déterminé par des lois aveugles [...], écrit-elle, qui fondent les phénomènes quantifiables, temporels, ne dit rien de qui je vais devenir, de qui je vais découvrir, elle ne dit rien de Dieu, qui est la transcendance du sens.» Craignant que les convictions religieuses de sa collègue puissent faire du tort à la théorie qui lui doit son nom le plus usuel ( «Inside Story », en référence à East Side Story), le biologiste Jean Chaline, directeur de recherche au CNRS, s'empresse de dissiper les doutes. « Cette logique interne est celle du hasard des mutations. Mais c'est un hasard contrôlé. Il y a des contraintes internes de développement qui entraînent une certaine canalisation au moment de l'évolution. » Il ajoute que, bien entendu, le milieu joue un rôle, mais secondaire car, selon lui, «la sélection naturelle agit seulement sur le résultat des mutations ».

Pourquoi en France, pays traditionnellement à la pointe dans le domaine de la paléontologie, un débat d'une telle portée sort-il si peu du cadre des laboratoires et des salles de conférences? « Coppens, très apprécié pour ses talents de conteur, a mis une cloche sur les médias. Il continue d'ailleurs à professer sa théorie de la savane à la télé, dans L'Odyssée de l'espèce par exemple, alors qu'elle est invalidée depuis longtemps! » assure un Chaline sacrément remonté contre la « pensée unique 'qui étoufferait ce secteur de recherche. « Si notre théorie se revele fausse, on la jette à la poubelle et c'est tout. Mais, en attendant, qu'on nous laisse la défendre! » Autant de coups de griffe qui émeuvent Coppens, apparemment étonné qu'on lui prête des intentions machiavéliques. « On me fait plus puissant que je ne suis », assure-t-il avant de saluer les travaux respectifs de Dambricourt et de Chaline, que, fair-play, il dit «suivre jusqu'à un certain point. Parce que je continue fermement à penser que le rôle de l'environnement est considérable ». A l'instar de la grande majorité des scientifiques concernés.

Dambricourt et Coppens ne défendent pas une même conception de l'évolution, mais se retrouvent autour d'une conviction rarement exprimée dans les documentaires scientifiques, passionnante et troublante ; l'homme est sur une lancée. « La suite de l'homme sera une sorte de superhomme, avec un supercerveau », prédit Coppens. Un cerveau si puissant qu'il résoudra les mystères de nos origines ?

Marc Belpois - "Ya un os..." Térérama n°2911 (29 octobre au 4 novembre 2005)

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19 juin 2005

Le plus malheureux des hommes

Blixen

Dans La ferme africaine, Karen Blixen écrit :

Nous parlâmes encore littérature et théâtre, puis nous revînmes aux espoirs d'Emmanuelson. Il me raconta qu'en Afrique ses compatriotes lui avaient tourné le dos, l'un après l'autre.
«Vous êtes dans une posture délicate, Emmanuelson. Du reste, je ne connais personne qui soit dans une situation plus fâcheuse que la vôtre.
- Non, je ne le crois pas, dit-il. Mais il y a une chose à laquelle j'ai pensé récemment, et vous n'y avez peut-être pas songé : il faut bien qu'il existe une personne qui soit la plus mal lotie de l'humanité»

Nouvelle traduction par Alain Gnaedig chez Gallimard

L'ensemble des souffrances de l'humanité est-il justiciable d'une relation d'ordre ? Laquelle ?

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03 avril 2005

Faut croire...

Cela a déjà été dit et écrit : le monde est petit.

Jeudi soir, j'étais allé écouter et voir Paris Combo. Une excellente soirée avec, en première partie, un trio emmené par un certain Florent Vintrigner. Lui à la guitare et à l'accordéon, Jean-louis Cianci à la contrebasse mutine, Barry Jones à la guitare genre virtuose et déjanté. Les deux guitaristes avaient une tête de fin de nuit, ce que Florent Vintrigner expliqua par une arrivée toute récente du Canada. Pourquoi pas... mais au vu de leur spectacle plutôt "pêchu", une très récente bringue d'enfer eût paru plus crédible.

Grande fut ma surprise lorsque, visitant le site Vol de mots, je découvris que la blogueuse dans son billet du 28 mars racontait qu'elle venait de voir sur scène le sieur Florent et s'en ouvrait en termes fort chaleureux et... québécois.

Mille pardons à l'adresse de l'accordéoniste !

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04 décembre 2004

Sans titre

Anne_automn

L'auteur de la photo pensait-elle aux forêts de Prusse Orientale évoquées dans Le Roi des Aulnes ? - J'ai un bon appareil photo - dit-elle. Ah non, c'est un peu court madame !

 

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26 novembre 2004

Poêle et monde

Je connais quelqu'un à Tours qui allume son poêle puis s'assied, contemplatif.

Ludwig Wittgenstein en avait-il fait autant en ce jour de guerre du 8 octobre 1916 ?

En tant que chose parmi les choses, chaque chose est également insignifiante; en tant que monde, chacune est également significative.

Si j'ai contemplé le poêle, et que l'on me dise maintenant tu ne connais que le poêle, - le résultat de ma contemplation paraît bien mince. Car la situation est présentée comme si j'avais étudié le poêle pris parmi la multitude des choses du monde. Mais puisque j'ai contemplé le poêle, c'était lui mon monde, et tout le reste était flou en comparaison.
(Bien pour l'idée générale, mauvais dans le détail.)

On peut précisément concevoir la simple représentation présente aussi bien comme une image instantanée et vaine dans l'ensemble du monde temporel, que comme le monde véritable enveloppé d'ombres.

In carnets 1914-1916

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30 octobre 2004

Gracq le géographe

Notre fils revient des Etats-Unis, enthousiaste. Dans ses propos par opposition parcimonieux, j'entends Julien Gracq dans une interview accordée en 1978 :

D'abord, la surprise que crée l'Amérique est géographique. Dès New York, on a l'impression qu'il y a davantage d'espace autour des choses. Les dimensions sont autres, non seulement les maisons sont plus hautes, mais même les arbres sont plus vigoureux. Les oiseaux crient avec une vigueur extraordinaire. Dans le Middle West où j'étais, il y avait des oiseaux qui lançaient des coups de trompette étonnants, j'en étais très surpris. C'est un pays vigoureux, d'une belle venue. Plus que l'Europe qui est un pays un peu étriqué à côté. L'Amérique me frappait aussi par l'absence d'histoire : une terre encore neuve malgré deux ou trois bons siècles d'occupation, pas aménagée. Une chose qui m'a surpris en Amérique ce sont les vallées, qui sont en france la zone d'aménagement maximum, minutieux : un jardin drainé, asséché. Là-bas, non, on va au plus rentable. le fond de la vallée, cela coûterait trop cher à drainer, cela reste sauvage... Les cultures commencent à un certain niveau, où sont les communications, les routes, les chemins de fer, et puis s'arrêtent très vite en hauteur. On ne cherche pas à aménager les reliefs abrupts. C'est une civilisation de niveau moyen exclusivement, qui ne cherche pas les lieux hauts et qui abandonne largement les vallées.

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16 octobre 2004

Management, Levinas, Atlan

Cela se passe lors d'un stage de management. On vous y parle de l'Autre, de complexité, d'échanges, de biologie. Et de méthodes mûrement bâties au fil des années en Europe et quelque part au Moyen-Orient.
Mais sans citer les probables sources que sont les travaux d'Henri Atlan, les réflexions d'Emmanuel Levinas et originellement le Talmud.
Il est vrai qu'expliquer à des managers pétris de culture occidentale qu'il va leur être proposé des outils aux résonances talmudiques...

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07 août 2004

Selon Démocrite, la vérité est au fond du puits

Dans un article publié dans la Harvard Business Review, Nicholas Carr rappelle que l'informatique n'a plus d'importance.
Devenue une ressource d'infrastructure au même titre que l'eau, le téléphone et autres impedimenta de l'entreprise en chemin, l'informatique, dans la plupart de ses composantes sinon dans toutes, ne constitue plus un facteur concurrentiel. L'entreprise doit donc limiter sa consommation - les données -, acheter au moins cher et suivre les concurrents lorsque nécessaire. Editeurs, intégrateurs et consultants ont réagi avec une énergie à la mesure du risque encouru, donnant ainsi poids et crédibilité à cette vision si cela était nécessaire.

Avaient-ils lu L'art d'avoir toujours raison d'Arthur Schopenhauer :

“Il faut, pour commencer, envisager l'essentiel de toute controverse, ce qui s'y produit en fait. L'adversaire a posé une thèse (ou bien nous-mêmes, peu importe). Il existe, pour la réfuter, deux modes et deux méthodes.

1) Les modes: a) ad rem, b) ad hominem ou ex concessis : c'est-à -dire que nous démontrons, ou bien que la proposition ne concorde pas avec la nature des choses, la vérité objective absolue; ou bien alors qu'elle ne s'accorde pas avec d'autres affirmations ou concessions de l'adversaire, c'est-à -dire avec la vérité subjective relative; ce dernier cas n'est qu'un démasquage relatif et n'a rien à voir avec la vérité objective.

2) Les méthodes: a) réfutation directe, b) réfutation indirecte. - La réfutation directe attaque la thèse dans ses fondements, l'indirecte dans ses conséquences: la directe démontre que la thèse n'est pas vraie, l'indirecte qu'elle ne peut pas être vraie.
1) Dans la contestation directe, nous pouvons faire deux choses. Ou bien nous démontrons que les fondements de son affirmation sont faux (nego majorem; nego minorem) (je nie la majeure ; je nie la mineure) : ou bien nous admettons les fondements, mais nous démontrons que l'affirmation ne s'en suit pas (nego consequentiam), [je conteste la conséquence], et ainsi, nous attaquons la conséquence, la forme de la conclusion.
2) Dans la réfutation indirecte, nous utilisons, ou bien l'apagogè, ou bien l'instance,
a) Apagogè : nous admettons la vérité de sa proposition, et nous démontrons alors ce qui en résulte, lorsque, en la combinant avec une autre proposition quelconque, admise comme vraie, nous l'utilisons comme prémisse d'une conclusion, et qu'il en résulte une conclusion dont la fausseté est éclatante, soit qu'elle contredise la nature des choses, soit qu'elle s'oppose aux autres affirmations de l'adversaire lui-même, donc se révèle fausse, ou bien ad rem, ou bien ad hominem (Socrate, dans l'Hippias majeur et ailleurs) : donc, la proposition, elle aussi, était fausse: car de prémisses vraies on ne peut déduire que des propositions vraies; bien que celles qu'on tire de prémisses fausses ne soient pas
nécessairement fausses. (Si la proposition contredit indéniablement une vérité tout à fait incontestable, nous avons réduit l'adversaire ad absurdum).
b) L'instance, enstasis, exemplum in contrarium réfutation de la proposition générale au moyen de la démonstration directe de cas particuliers compris dans le domaine de son affirmation, et auxquels toutefois elle ne s'applique pas, de sorte qu'elle-même ne peut qu'être fausse.

Telle est la charpente générale, le squelette de toute controverse: nous avons donc ici son ostéologie. Car c'est, au fond, ce à quoi se ramène toute controverse: mais tout cela peut n'avoir lieu que réellement ou seulement en apparence, fondé sur des raisons authentiques ou inauthentiques; et si les débats sont si longs et si acharnés, c'est qu'il n'est pas facile d'en décider avec assurance. Dans la démonstration, il est également impossible de distinguer le vrai de l'apparent, puisque cette distinction n'est jamais fermement
établie de prime abord chez les adversaires eux-mêmes: c'est pourquoi je définis les stratagèmes sans me préoccuper du fait que l'on a, ou que l'on n'a pas objectivement raison : car on ne peut jamais le savoir soi-même avec certitude; et cette question ne peut être tranchée qu'au moyen de la controverse même. Du reste, en toute controverse ou argumentation, quelle qu'elle soit, il faut que les adversaires soient d'accord sur un quelque chose qui permette, en tant que principe, de trancher la question posée: Contra negantem principia non est disputandum. [on ne saurait discuter avec quelqu'un qui conteste les principes.]”

Arthur Schopenhauer in L'art d'avoir toujours raison les fondements de la dialectique

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Les Chouans, Gracq et QTVR Fullscreen

Relisant Les Chouans de Balzac, Julien Gracq écrit :

Quand je relis Les Chouans, à côté de beaucoup d'autres prestiges qui renaissent intacts de cette lecture, je suis sensible, plus que je ne l'avais été jusque-là , à la qualité panoramique tout à fait singulière qui distingue le livre. Plus d'une fois, en le lisant, on a l'impression qu'on observe à la verticale un district entier, avec ses bourgades et son réseau de chemins, du haut d'un de ces hélicoptères qui surveillent le dimanche les courants de la circulation... La singularité panoptique que présentent les scènes de plein air ne comporte guère d'exceptions: que ce soit la route de Fougères à Ernée du début, qui paraît être observée du haut d'un ballon captif ancré au sommet de la Pèlerine, l'assaut de Fougères contemplé par Marie de Verneuil du haut des rochers de Saint-Sulpice, ou l'épisode final, non seulement totalement cerné par le regard circulaire de l'auteur, mais encore observé à la fois de haut en bas et de bas en haut (de nouveau, plongée et contre-plongée!) presque tout, dans le livre, annonce une prescience, et déjà une utilisation littéraire efficace, de l'ubiquité mécanique des points de vue qui sera un des apports du seul cinéma. Les paysages contemplés d'un lieu élevé sont, on le sait, une des obsessions de Stendhal, mais il ne s'agit chez lui que d'observatoires fixes : le travelling aéropanoramique, c'est Balzac qui a eu le mérite de l'inventer, dans Les Chouans.

Julien Gracq in en lisant en écrivant chapitre littérature et cinéma

Loin des travellings balzaciens mais proches des regards stendhaliens, les QTVR Fullscreen restent toujours aussi surprenants.

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16 mai 2004

La loi des abstractions qui fuient

Découverte tardive d'un article consacré au "théorème" suivant posé par Joel Spolsky :

Toute abstraction non triviale, à un certain degré, fuit.
L'abstraction est chère aux informaticiens désireux de s'affranchir de la complexité de leurs lignes de code. Créer un programme en langage naturel est un idéal. Les langages-objets sont déjà plus qu'un concept. Mais voilà , la réalité est plus forte que le modèle et quelques iconoclastes ont dissipé l'illusion : Gödel, Löwenheim et Skolem. Il n'est pas de vérité absolue construite sur un système formel lui-même fondé sur quelques postulats. Il y a toujours quelque chose d'indécidable, d'inconsistant, d'incomplet dans un système axiomatique prétendant à l'universalité. Alors, bien sûr, lorsque Joël Spolsky écrit qu'un programmeur maniant l'abstraction Visual Basic" n'est digne d'intérêt que s'il a les compétences pour revenir à la réalité du compilateur Kerninghan&Ritchie (ou K&R), je le crois sans peine - même si j'ignore tout de K&R -.
La loi des abstractions qui fuient implique que chaque fois que quelqu'un arrive avec un nouvel outil magique de génération de code qui est censé nous rendre tous super-efficaces, vous entendez plein de gens dire "apprends d'abord comment le faire manuellement, et après utilise l'outil magique pour gagner du temps". Les outils de génération de code qui prétendent faire abstraction de quelque chose, comme toutes les abstractions, fuient, et la seule façon compétente de s'accommoder des fuites est d'apprendre comment les abstractions fonctionnent et ce dont elles font abstraction. Ainsi les abstractions nous font gagner du temps lors du travail, mais elles ne nous font pas gagner du temps lors de l'apprentissage.
Traduit par Thomas Leveque.

Une question en passant : si nos langues - française, anglaise et autres - sont des abstractions du monde, quelles sont les fuites, les manques, les ambiguïtés ? Relire Wittgenstein peut-être ?

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24 janvier 2004

Le syndrome de Stendhal, Henry James et André Suarès

André Suarès in Voyage du condottière - VII AVE, FIORENZA -

En 1873, Henry James avait également séjourné à Florence. En octobre, tant l'automne semble être la saison florentine :

Florence aussi a sa « saison », non moins que Rome, et j'ai pu me réjouir, les six semaines passées, du fait que cette parenthèse comparativement bousculée n'ait pas encore été ouverte. Arrivant ici les premiers jours d'octobre, j'ai trouvé l'été régnant encore d'une faà§on presque incontestée, et depuis lors, jusqu'à il y a un jour ou deux, le poids de sa main est resté sensible. A juste propos, en tant que cité des fleurs, Florence mélange les éléments avec le plus d'art pendant le printemps - durant le divin crescendo de mars et d'avril, semaines où six mois de frisson tenace n'ont pas encore dégagé New York et Boston de la longue influence polaire. Mais la qualité même du déclin de l'année tel que nous le sentons à présent convient particulièrement à l'humeur dans laquelle un cueilleur obstiné du sentiment des choses, ou du moins un goûteur du «charme », se meut à travers ces rues aux multiples souvenirs, ces musées et ces églises. Les vieilles choses, les vieux endroits, les vieilles gens, ou du moins les vieilles races, nous donnent toujours l'impression de nous livrer leurs secrets plus librement en ces temps humides, gris et mélancoliques qui ont donné leur caractère aux quinze derniers jours.

Henry James in L'Automne à Florence - tome 2
(traduction de Jean Pavans)

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29 décembre 2003

Lunes aristotéliciennes

Relevé sur le site Lune amère , cet affichage - quotidiennement mis à jour - des phases lunaires :



Waxing Crescent   

42.3% of Full   

Sun 19 Sep, 2004   
moon phases
 

Ce que nous voyons donc depuis les mondes sublunaires d'Aristote...

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26 décembre 2003

Les trois illusions selon Spinoza

Gilles Deleuze s'exprime au nom de Baruch de Spinoza :

Comment la conscience calme-t-elle son angoisse? Comment Adam peut-il s'imaginer heureux et parfait? Par l'opération d'une triple illusion. Puisqu'elle ne recueille que des effets, la conscience va combler son ignorance en renversant l'ordre des choses, en prenant les effets pour les causes (illusion des causes finales) : l'effet d'un corps sur le nôtre, elle va en faire la cause finale de l'action du corps extérieur; et l'idée de cet effet, elle va en faire la cause finale de ses propres actions. Dès lors, elle se prendra elle-même pour cause première, et invoquera son pouvoir sur le corps (illusion des décrets libres). Et là où la conscience ne peut plus s'imaginer cause première, ni organisatrice des fins, elle invoque un Dieu doué d'entendement et de volonté, opérant par causes finales ou décrets libres, pour préparer à l'homme un monde à la mesure de sa gloire et de ses châtiments (illusion théologique). Il ne suffit même pas de dire que la conscience se fait des illusions : elle est inséparable de la triple illusion qui la constitue, illusion de la finalité, illusion de la liberté, illusion théologique. La conscience est seulement un rêve les yeux ouverts.
Gilles Deleuze in Spinoza, Philosophie pratique Les philosophes aiment ce chiffre 3. Auguste Comte construit le positivisme sur la loi des trois états : théologique, métaphysique et positif. Soeren Kierkegaard s'étend longuement sur les trois stades de l'existence : esthétique, éthique et religieux.

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15 novembre 2003

6.4311

Le texte ci-dessous a été écrit par Jorge Semprun - en français -. L'extrait est à la fois trop long et trop court. Long pour un weblog, court parce que mon regard se fixe sur "ce con de Wittgenstein" et rejette au second plan la relation de la mort de Morales absolument émouvante et d'une humanité indicible.

- Vous vous souvenez de Wittgenstein? avait demandé Claude-Edmonde Magny. Elle aurait tout aussi bien pu me demander si je me souvenais de Heidegger. Car la conversation, trois ans auparavant, qu'elle voulait évoquer, avait porté à la fois sur un chapitre verbeux, empêtré dans ses tics langagiers, rempli de creuses évidences et d'obscurités tapageuses, du livre de Heidegger, où il était question du Sein-zum-Tode, et sur une phrase percutante, limpide, bien que douteuse quant à son sens ultime, du Tractatus de Ludwig Wittgenstein. Son regard brillait derrière des lunettes austères. - Le cahier de moleskine, vous vous souvenez? « Der Tod ist kein Ereignis des Lebens. Den Tod erlebt man nicht... » Elle citait la proposition du traité de Wittgenstein que j'avais longuement commentée, trois ans auparavant, dans un gros cahier de moleskine où je tenais une sorte de journal intime. ... une sorte de journal, plutôt philosophique et littéraire, d'ailleurs, que réellement intime j'ai toujours été prudent avec mon intimité. Dans le gros cahier de moleskine noire j'avais commenté la sentence du Tractatus de Wittgenstein et les pages de Martin Heidegger, sur l'être-pour-la-mort, de Sein und Zeit. « La mort n'est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue » : telle est la traduction habituelle, due à Pierre Klossowski, de la proposition de Wittgenstein. J'en avais donné une légèrement différente, pour la dernière partie de la sentence (la première ne pose aucun problème tout le monde la traduit de la même façon) dans ma longue élucubration juvénile. « On ne peut vivre la mort », avais-je écrit. Plus tard, des années plus tard, dans un bref roman qui s'appelle L'évanouissement et qu'il m'arrive de citer dans ce récit parce qu'il concerne précisément l'époque dont il est ici question, l'époque du retour, du rapatriement dans l'exil -j'ai traduit cette deuxième partie de la proposition de Wittgenstein de manière encore différente « La mort n'est pas une expérience vécue. » Mais cette diversité tient à la difficulté de traduire en français le verbe erleben et son substantif Erlebnis, difficulté qui ne se serait pas posée si j'avais eu à traduire ces mots en espagnol. Sans doute, avais-je écrit dans le cahier de moleskine noire, trois ans auparavant, sans doute la mort ne peut-elle être une expérience vécue - vivencia, en espagnol -, on le sait au moins depuis Epicure. Ni non plus une expérience de la conscience pure, du cogito. Elle sera toujours expérience médiatisée, conceptuelle; expérience d'un fait social, pratique. Mais c'est là une évidence d'une extrême pauvreté spirituelle. En fait, pour être rigoureux, l'énoncé de Wittgenstein devrait s'écrire ainsi : « Mein Tod ist kein Ereignis meines Lebens, Meinen Tod erlebe ich nicht. » C'est-à -dire : ma mort n'est pas un événement de ma vie. Je ne vivrai pas ma mort. C'est tout, ça ne va pas bien loin.

... Des années plus tard, quand j'avais publié L'évanouissement, où il était question de Wittgenstein et de son Tractatus, un estimable critique avait cru que j'avais inventé ce personnage de philosophe. Il avait trouvé que c'était une belle invention romanesque. Il faut dire qu'à l'époque, vers le milieu des années soixante, Wittgenstein n'était guère connu en France. En lisant l'article j'avais été partagé entre un étonnement quelque peu navré devant l'ignorance du critique, et la satisfaction littéraire.
Me croire capable d'avoir inventé un personnage aussi fascinant et insupportable que Wittgenstein n'était pas un mince compliment, en effet.
Mais à Buchenwald, le 26 avril 1945, à cette heure de la journée, je n'avais pas encore inventé Wittgenstein. Je n'y avais même pas pensé. Je ne m'étais même pas souvenu de la sentence péremptoire de son Tractatus que j'avais longuement commentée, trois ans plus tôt, dans le cahier de moleskine noire...

... - No hay derecho...,
vient de murmurer Morales, tourné vers moi. ... Il a raison, ce n'est pas juste de mourir à présent. ... Il continue de mourir, il continue de pénétrer dans l'éternité de la mort. C'est alors que je me souviens de Ludwig Wittgenstein. « La mort n'est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue », avait écrit ce con de Wittgenstein. J'avais vécu la mort de Morales, pourtant, j'étais en train de la vivre. Comme j'avais, un an auparavant, vécu la mort de Halbwachs. Et n'avais-je pas vécu de même la mort du jeune soldat allemand qui chantait La Paloma ? La mort que je lui avais donnée? N'avais-je pas vécu l'horreur, la compassion, de toutes ces morts? De toute la mort? La fraternité aussi qu'elle mettait en jeu? Je ferme les yeux de Morales.
C'est un geste que je n'ai jamais vu faire, que personne ne m'a appris. Un geste naturel, comme le sont les gestes de l'amour. Des gestes, dans l'un et l'autre cas, qui vous viennent naturellement, du fond de la plus ancienne sagesse. Du plus lointain savoir.
Je me lève, je me retourne. Les copains sont là : Nieto, Lucas, Lacalle, Palomares... Eux aussi ont vécu la mort de Morales.

Jorge Semprun L'écriture ou la vie [Deuxième
partie / (6) Le pouvoir d'écrire]...
Ceci se passe à quelques battements d'aile de l'arbre de Goethe - Die Goethe-Eiche -, le chêne de Goethe mais l'allusion est désormais classique, rapportée par Jorge Semprun notamment dans Le Grand Voyage ou encore par George Steiner dans ses essais.

La phrase de Wittgenstein est issue du Tractatus logico-philosophicus, précisément la proposition 6.4311. Dans la traduction offerte par Gilles-Gaston Granger, la proposition complète est :

La mort n'est pas un événement de la vie. On ne vit pas la mort. Si on entend par éternité non la durée infinie mais l'intemporalité, alors il a la vie éternelle celui qui vit dans le présent. Notre vie n'a pas de fin, comme notre champ de vision est sans frontière.
Et ces mots ont été écrits dans les tranchées de la Grande Guerre : Wittgenstein a inévitablement croisé croisé la mort en ces lieux. Il me semble que Wittgenstein et Semprun ne courent pas sur les mêmes brisées. L'un parle d'un état et d'un concept, l'autre d'une transition, d'un mouvement et d'un sentiment. Quelque chose comme l'opposition bergsonienne entre intellect et intuition, statique et mouvement, ordre géométrique et ordre vital. Ordre géométrique ? Spinoza écrivit une ETHICA Ordine Geometrico demonstrata dont la forme rappelle le Tractatus...

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03 novembre 2003

Alain à "propos" de Kant et de Goethe

"Kant fut assurément une des plus fortes têtes que l'on ait connues. Mais Goethe fut un penseur d'une autre qualité. Plus homme par les passions et par les folies de la jeunesse ; plus homme aussi par la fonction ; car il fut ministre, et sut faire sérieusement de petites choses, quoiqu'il restât bien au-dessus. D'où vient que le premier coupe ce monde en deux, promenant son être animal parmi ces apparences sensibles, et, par ce côté- là , presque automate, comme les bonnes femmes l'avaient remarqué ; cependant que sa pensée faisait d'autres promenades, et au contraire tout à fait libres, dans le monde des pures idées, il faut appeler utopie cette immense idée d'une autre vie, d'où nous sommes ramenés par la faim, la soif et les affaires de ce bas monde.. En Goethe, tout à l'opposé, on ne trouverait point de ces idées qui soient hors de lieu ; mais par toute sa pensée il touche à la terre; il vit et il pense, et les deux ne sont qu'un. Je suppose que le caractère de Kant redescendait toujours à l'humeur ; aussi veut-il appeler pathologique ce qui n'est point l'impartiale pensée. C'est pourquoi il exerce contre son frère inférieur cette morale inflexible et séparée. Un tel homme se corrige, au lieu qu'un Goethe se sauve. Sa pensée ne refuse pas la nature. Au contraire, il la prend dans tout le sens de ce mot si fort. Aussi n'y a-t-il point. dans cette existence, de ces épisodes mécaniques qui font dire que l'enfant n'a pas été élevé ; encore un beau mot. Il y a deux grandeurs d'âme, l'une qui se sépare et l'autre qui revient. Marc-Aurèle ne méprisait pas son métier d'empereur, mais, quoiqu'il se tînt à la terre par là , il était encore moine en un sens, méprisant et coulant à fond tous les mouvements de son humeur. C'est proprement manquer de caractère. Quant à cet autre caractère que l'on reçoit de la fonction, des cérémonies et de l'action commune où l'on a sa place et son rôle, il faudrait le nommer individualité, en vue, de rappeler que c'est la société qui détermine corrélativement l'individu. C'est un costume, à parler exactement, qui modère les actions à la manière du manteau de cour et de la chape ecclésiastique. Goethe porta donc ce costume, qui discipline si bien l'impatience, la timidité et même l'ennui... "

Alain in
Propos de Littérature (LIII)
Pour de mauvaises raisons, je dois beaucoup à Kant : l'étude de ses textes m'apporta des points fort nécessaires lors des épreuves du baccalauréat. Kant a sauvé ce qui pouvait l'être après les foudres de Hume - mais a t-il réellement lu Hume ? -. Roger Caratini dans son Initiation à la philosophie rappelle avec malice que Kant acheva la Critique de la raison Pure à l'âge de 57 ans. Si Kant était mort à l'âge de Descartes (53 ans) ou à celui de Spinoza (44 ans)...

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13 septembre 2003

La Bruyère et le consultant

Lu dans une revue informatique. L'auteur, Guy Lapassat, est consultant de son état...

" En informatique, ce n'est pas la meilleure solution qui gagne, mais plutôt celle qui a le meilleur marketing... et celle à laquelle croit la direction générale. Ne pensez pas à Windows. Je parle d'outsourcing, panacée de la réduction des coûts pour tout DG. Difficile de contester l'intérêt de l'infogérance quand elle permet de mutualiser des ressources, de fournir la compétence de spécialistes que l'entreprise ne peut pas attirer, ou même, admettons, de « recentrer l'entreprise sur son métier». Ces conditions sont réunies pour de petites structures informatiques: externalisation globale pour une PME, sous-traitance sélective d'équipes de grandes DSI. A l'inverse, les professionnels reconnaissent que l'infogérance totale coûte cher à une grande entreprise: la mutualisation n'existe plus ou peu. Elle est irréalisable pour les développements de systèmes d'information, et faible ou nulle pour leur maintenance. Elle ne compense pas la marge du fournisseur [...] Ignorons ceux qui croient que le DSI défend son territoire. Le DG subit l'influence des SSI, qui vantent évidemment leurs mérites et lui disent ce qu'il a envie d'entendre. Surtout quand c'est l'activité qui génère la marge la plus forte et la plus durable. Le DG croit se débarrasser ainsi d'une activité qu'il comprend mal, juguler l'augmentation des coûts, transférer le risque et la responsabilité des évolutions techniques, se doter d'une compétence technique accrue, «variabiliser» ses coûts. Certains sont parfaitement conscients que cette transformation a un surcoût, qu'ils jugent raisonnable. Beaucoup croient, par là , réduire leurs charges. ils ont bien sous-traité l'entretien, l'accueil ou le gardiennage! J'ai entendu un DG, engagé dans une infogérance notoirement catastrophique, de l'avis même de la SSII prestataire, expliquer que l'opération était en soi une excellente idée, mais qu'elle avait été mal conduite. Pourquoi irait-il reconnaître son erreur? En a-t-il compris l'origine? Comment peut-il en juger? Ainsi progresse la crédibilité de l'infogérance totale. L'échec même est promu en succès. Les experts en ricanent. En vain. Cette infogérance absorbera progressivement la totalité des services informatiques. Elle n'est pas encore rentable pour les grandes entreprises, direz-vous à raison. Mais la vision du DG, confortée par ses confrères et par les ténors du business des TIC, est que nous vivons dans une informatique industrielle, où elle se justifie. Il oublie que la production des progiciels est artisanale, et qu'elle le restera sur les cinquante ans à venir. Il vit dans l'illusion d'un monde qui n'existe pas. Le DSI qui veut convaincre que l'intérêt de l'entreprise est ailleurs, que l'infogérance se module, a toute chance de laisser place à un successeur qui, lui, n'aura pas le même souci. Après tout, c'est le droit et le devoir du DG de décider, même à tort : autant lui soumettre des scénarios, le laisser évaluer et choisir. Le proche passé nous l'a montré: l'entreprise est étonnamment résistante aux erreurs les plus graves."

Le ton et le style invitent à ouvrir les Caractères de Jean de La Bruyère. Et de fait, au chapitre des Jugements, alinea 7, le précepteur du duc de Bourbon écrit :

"Il est étonnant qu'avec tout l'orgueil dont nous sommes gonflés, et la haute opinion que nous avons de nous-mêmes et de la bonté de notre jugement, nous négligions de nous en servir pour prononcer sur le mérite des autres : la vogue, la faveur populaire, celle du Prince, nous entraînent comme un torrent : nous louons ce qui est loué, bien plus que ce qui est louable."

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24 août 2003

Analogies

Dans son Journal intime Franz Kafka écrit, Ã la date du 6 juin 1912 :
" A présent je lis dans la correspondance de Flaubert : « Mon roman est le roc auquel je m'agrippe et je ne sais rien de ce qui se passe dans le monde. » - Semblable à ce que j'ai noté pour mon compte, le 9 mai. "

Un mois plus tôt, le 9 mai, F. Kafka avait, en effet, écrit : "Comment, en dépit de toutes les inquiétudes, je repose sur mon roman tel une statue qui regarde au loin, repose sur son socle".
Je me demande parfois si le temps passé à bricoler un site perso...

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23 août 2003

EPR et identité

Isabelle Sorente vient de publier un nouvel opus. Je ne savais rien d'elle ni de cet ouvrage avant de l'entendre s'exprimer sur France Inter un de ces derniers matins. S'interrogeant sur son identité, le qui suis-je ? , elle évoque alors l'effet EPR pour constater que l'enfant qui naît, à sa première respiration, absorbe des particules qui ont gardé la mémoire de toutes les interactions précédentes : l'enfant, à son tour, interagit avec ces particules et en garde la mémoire. L'enfant est ainsi autant le monde que lui-même et son identité a quelque chose du relatif et de l'incertain.
L'effet Einstein Podolsky et Rosen veut que dans un sytème composé de deux particules s'éloignant diamètralement l'une de l'autre à des vitesses proches de la lumière, une action sur l'une d'elles (mesure du spin) affecte instantanément l'état de l'autre particule alors que ces deux particules ne sont plus en mesure d'interagir. Pire, l'info est passée de l'une à l'autre à une vitesse supérieure à celle de la lumière.
Bernard Diu dans son Traité de physique à l'usage des profanes rappelle à cette occasion que nous ne comprenons aujourd'hui que les phénomènes quantiques non relativistes et les phénomènes relativistes non quantiques. Pour ce qui des autres, les membres de l'Académie royale de Sciences de Suède attendent les explications des futurs nobelisables. Cette métaphore - ou réalité - avancée par Isabelle Sorente me fait penser au physicien Jean E. Charon. Qui se souvient de son livre J'ai vécu quinze milliards d'années ?

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24 août 2002

Paisibilité sociale

Les mots ont-ils un sens ? Guillaume d"Ockham, surnommé venerabilis inceptor par ses frères franciscains, avait conclu à la nécessité de ne pas assimiler mots et objets.
Plus récemment, les tenants de la déconstruction ont remis en cause le "Au commencement était le Verbe" et affirmé avec Gertrude Stein "There is no there there" cf. Réelles présences de G. Steiner -.

De fait, les dictionnaires témoignent de la variété de sens que revêt tel ou tel signe selon le contexte.
Tout de même... Lors d'une audition devant une commission de l'Assemblée Nationale, le président d'une grande entreprise publique évoquait l'avenir de l'entreprise qu'il dirige et plus précisément les pré-requis à l'ouverture de son capital. Parmi ces derniers, la relecture - c'est un euphémisme - des modalités de départ en retraite des salariés. Et, à ce sujet, le président pointait la remise en cause de la "promesse sociale" qui avait été faite au moment de l'embauche.
L'expression choisie "promesse sociale" mérite que l'on s'y arrête. Ce qu'elle signifie, a priori, je n'en sais rien mais elle est prononcée à l'occasion d'un débat de haute tenue : on y tient des propos réfléchis
entre personnes au fait des grands principes de la rhétorique et parfois soucieuses de le faire savoir.
Du point de vue du salarié, la remise en cause du régime des retraites est tout simplement une dénonciation unilatérale du contrat de travail justiciable d'un tribunal à déterminer. Est-ce si évident ? Imaginons un instant que le président veuille, implicitement, parler non pas du contrat de travail mais du statut des salariés qui lui, est inscrit dans un texte de loi voté en des temps anciens. Ce régime, mesdames les députées et messieurs les députés, n'a pas été voulu par l'entreprise mais par vos prédécesseurs : c'est la nation qui a promis ce régime à travers le vote de ses représentants. C'est donc à elle d'en assumer les conséquences au moment où l'on demande à l'entreprise d'être compétitive et attractive pour des investisseurs qui demanderont moins de charges et plus de dividendes.
D'aucuns rappelleront que les syndicats sont puissants et que les salariés s'inquiètent à tort et , de toute façon, mal à propos. Peut-être, mais revenons à Guillaume d'Ockham. Il affirmait la singularité et l'unicité des choses et des êtres : en vérité, salarié et syndicat sont deux réalités différentes et les intérêts du salarié ne doivent pas être confondus avec ceux du syndicat le représentant. Dans une telle entreprise, ce qui fait vivre un syndicaliste, ce n'est pas tant la cotisation du salarié syndiqué que le budget du comité d'entreprise. Paris valut un jour une messe. Le maintien de ce budget ne vaut-il pas un régime de retraite ? Le président le fait savoir qui, à propos de ce budget, mentionne le prix de la paisibilité. A noter que ce dernier mot ne figure plus dans les dictionnaires usuels. Il est mentionné dans le Littré et fait l'objet de la remarque suivante dans le dictionnaire historique de la langue française : "d'usage rare et littéraire". Entre gens de bonne compagnie...

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23 juin 2002

Philo, science et religion

Jean Whal, en introduction à son Tableau de la philosophie française publié en 1946 écrit : « Ce qu'il faut dire d'abord, c'est que ni la philosophie n'est séparée des autres activités humaines ni la France n'est séparée des autres nations. ». Il ajoute : « Surtout une histoire de la philosophie française n'est pas séparée de l'histoire de la science ; par exemple Descartes ne peut être compris sans qu'on se reporte à la science de son temps et à Galilée ; ni Voltaire sans
Newton ; ni Boutroux sans Henri Poincaré. ».
Quelques années auparavant, en 1931 précisément, François Mauriac avait écrit un essai intitulé Blaise Pascal et sa s?ur Jacqueline. Il avait confié à son épouse : « Devant l'énormité d'une tâche qui me dépasse (toute la vie scientifique de Pascal) je songe à écrire la Vie de Jacqueline P. ce qui me permettrait de n'atteindre Blaise que sur le plan religieux. ». Viennent à l'esprit la rigueur mathématique de l'Ethica Ordine Geometrico demonstrata de Spinoza ou encore la logique du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein.

Philosophie, religion et science : quelles relations ?

Etudiant à Tübingen, Hölderlin écrit à sa mère : « ? me sont tombés entre les mains des écrits de Spinoza, grand homme du siècle passé qui, bien qu'athée au sens strict du terme, ne manque pas de noblesse. J'ai constaté qu'en examinant les choses de près, la raison, la froide raison que le coeur délaisse, nous amène forcément à adopter ses idées, si l'on veut tout expliquer. Mais que faire alors de la foi de mon coeur ? Qui donc nous aidera à sortir de ce labyrinthe ? Le Christ. »
Beaucoup plus tard, Alain dans un de ses Propos qui avait révolté François Mauriac affirmait : "Le propre d'une religion est d'être ni raisonnable, ni croyable ; c'est un remède de l'imagination pour les maux d'imagination".

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14 avril 2002

Gödel et une baguette de pain

Ce n'est pas très utile pour aller acheter une baguette de pain, mais il existe en ce monde ce que l'on appelle le théorème d'Incomplétude de Gödel. Pour bien nous convaincre de son inutilité immédiate, en voici l'énoncé exposé dans la proposition VI de son mémoire judicieusement intitulé Des propositions formellement indécidables dans les Principia Mathematica et les systèmes apparentés et publié en 1931 - il est donc grand temps de s'y intéresser- :

«A chaque classe récursive "omega"-consistante k de formules correspondent de signes de classe r récursifs tels que ni v Gen r ni Neg (v Gen r) n'appartient à Flg (k) (v étant la variable libre de r)»


Bien sûr, vous conviendrez avec moi que, le texte original étant en allemand, le traducteur - qu'il me pardonne - a mal fait son travail et qu'il aurait pu s'efforcer d'être plus clair.

Douglas Hofstader, dans son livre "Gödel Escher Bach les brins d'une guirlande éternelle" vient à notre secours et écrit :

« Il existe des assertions vraies de la théorie des nombres que ses méthodes de démonstration ne permettent pas de prouver» et il ajoute «la preuve de Gödel concernait tous les sytèmes axiomatiques... une assertion vraie n'est pas forcément démontrable». Dit encore autrement, cela pourrait signifier qu'aucun modèle ne peut représenter la complexité d'un monde considéré.

George Steiner écrit à ce propos : «une cohérence interne absolue demeure inaccessible».

Puis-je en conclure qu'aucun modèle ne pourra jamais démontrer la complexité du monde en soi qu'est la baguette de pain que j'ai achetée aujourd'hui ?

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