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16 avril 2006

Surmonter, selon Alain

André Bridoux avait signé la préface du livre d'Alain intitulé Les passions et la sagesse et publié dans la Bibliothèque de la Pléiade. Ce livre faisait suite, dans la même Bibliothèque au recueil les Arts et les Dieux.
André Bridoux commence ainsi sa préface :

Ceux qui ont aimé le précédent recueil aimeront à plus forte raison celui-ci. Ils y verront s'épanouir les idées qu'ils ont vues naître et se développer sur le terrain des arts et de la religion. La réflexion sur les passions et la sagesse nous porte au terme de l'itinéraire qui est pour Alain l'itinéraire naturel de l'homme et dont nous avons indiqué les étapes : commencer par l'art, venir à la religion, surmonter la religion par la philosophie. Surmonter, a dit Alain, c'est tout l'homme. L'homme, en effet, n'est autre que la possibilité de se surmonter pour franchir la distance des passions à la sagesse.

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13 avril 2006

Haiku

Où vont les gants d’avril, et les rames d’antan ?
L’âme des hérons fous sanglote sur l’étang.

Jules Laforgue in Complainte de l'Ange incurable

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26 mars 2006

A rebours

Dans une préface écrite vingt ans après la publication de son roman A rebours, l'auteur, J.-K. Huysmans revient sur les remous provoqués par cette parution et conclut ainsi :

Dans ce tohu-bohu, un seul écrivain vit clair, Barbey d'Aurevilly, qui ne me connaissait nullement, d'ailleurs. Dans un article du Constitutionnel portant la date du 28 juillet 1884, et qui a été recueilli dans son volume Le Roman Contemporain paru en 1902, il écrivit

Après un tel livre, il ne reste plus à l'auteur qu'à choisir entre la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix.

C'est fait.

De fait, J.-K. Huysmans terminait son roman ainsi :

Eh! croule donc, société I meurs donc, vieux monde! s'écria des Esseintes, indigné par l'ignominie du spectacle qu'il évoquait; ce cri rompit le cauchemar qui l'opprimait.
Ah! fit-il, dire que tout cela n'est pas un rêve! dire que je vais rentrer dans la turpide et servile cohue du siècle! Il appelait à l'aide pour se cicatriser, les consolantes maximes de Schopenhauer;il se répétait le douloureux axiome de Pascal « L'âme ne voit rien qui ne l'afflige quand elle y pense mais les mots résonnaient, dans son esprit comme des sons privés de sens; sou ennui les désagrégeait, leur ôtait toute signification, toute vertu sédative, toute vigueur effective et douce.
Il s'apercevait enfin que les raisonnements du pessimisme étaient impuissants à le soulager, que l'impossible croyance en une vie future serait seule apaisante.
Un accès de rage balayait, ainsi qu'un ouragan, ses essais de résignation, ses tentatives d'indifférence. Il ne pouvait se le dissimuler, il n'y avait rien, plus rien, tout était par terre; les bourgeois bâfraient de même qu'à Clamart surleurs genoux, dans du papier, sous les ruines grandioses de l'Eglise qui étaient devenues un lieu de rendez-vous, un amas de décombres, souillées par d'inqualifiables quolibets et de scandaleuses gaudrioles. Est-ce que, pour montrer une bonne fois qu'il existait le terrible Dieu de la Genèse et le pâle Décloué du Golgotha n'allaient point ranimer les cataclysmes éteints, rallumer tes pluies de flammes qui consumèrent les cités jadis réprouvées et les villes mortes ? Est-ce que cette fange allait continuer â couler et à couvrir de sa pestilence ce vieux monde où ne poussaient plus que des semailles d'iniquités et des moissons d'opprobres?
La porte s'ouvrit brusquement ; dans le lointain, encadrés par le chambranle, des hommes coiffés d'un lampion, avec des joues rasées et une mouche sous la lèvre, parurent, maniant des caisses et charriant des meubles, puis la porte se referma sur le domestique qui emportait des paquets de livres.
Des Esseintes tomba, accablé, sur une chaise. - Dans deux jours, je serai à Paris; allons, fit-il, tout est bien fini; comme un raz de marée, les vagues de la médiocrité humaine montent jusqu'au ciel et elles vont engloutir le refuge dont j'ouvre, malgré moi, les digues. Ah le courage me fait défaut et le coeur me lève! - Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque seul, dans la nuit, sous un firmament que n'éclairent plus les consolants fanaux du vieil espoir!

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18 mars 2006

Mérites comparés à propos de l'oeuvre d'art en Europe

Les Italiens et les Espagnols ont infiniment plus de talent artistique que nous. Les Français mêmes n'en manquent point. Les Anglais en ont beaucoup moins, et se rapprochent de nous, qui possédons très rarement le talent artistique, encore qu'entre toutes les nations, nous soyons une des plus richement pourvues de ces propriétés spéciales que l'intelligence apporte dans ses oeuvres. C'est cet excès même d'aptitudes artistiques qui fait que chez nous les rares artistes semblent uniques et sont mis au premier plan et nous pouvons être assurés que chez nous naîtront les plus belles oeuvres d'art, car, pour l'universalité énergique, aucune nation ne peut lutter contre la nôtre. Si je comprends bien les plus récents amis de la littérature antique, ils n'ont, lorsqu'ils exigent l'imitation des écrivains classiques, d'autre but que de faire de nous des artistes, d'éveiller en nous le talent artistique. Nulle nation moderne n'a eu l'intelligence de l'art au même degré que les anciens. Tout chez eux est oeuvre d'art. Mais peut-être n'est-il pas téméraire d'affirmer que leurs oeuvres ne sont ou ne deviennent oeuvres d'art qu'à nos yeux. Il en est de la littérature classique comme de l'antiquité plastique. Elle ne nous est, à proprement parler, pas donnée, nous ne l'avons pas devant nous, il faut d'abord que nous la produisions nous-mêmes. C'est par l'attentive et l'intelligente étude des anciens que naît pour nous une littérature classique que les anciens mêmes n'avaient pas.

Novalis in Fragments

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22 février 2006

Journal 1941-1943

...Je crois que ma vie intérieure n'est pas assez simple. Je m'abandonne trop à des dérèglements à des bacchanales de l'esprit. Et je m'identifie peut-être trop à tout ce que je lis et étudie. Dostoïevski, par exemple, est encore capable de me briser, je ne sais comment. Il me faut vraiment devenir un peu plus simple. Me laisser vivre un peu plus. Cesser de vouloir que ma vie porte ses fruits dès maintenant. Mais j'ai trouvé le remède. Je n'ai qu'à m'accroupir sur le sol, dans un coin et, ainsi blottie, à écouter au dedans de moi. Ce n'est pas de penser qui me tirera d'affaire. Penser, c'est une grande et belle occupation dans les études, mais ce n'est pas ce qui vous tire de situations psychologiques difficiles. Il y faut autre chose. Il faut savoir se rendre passif, se mettre à l'écoute. Retrouver le contact avec un petit morceau d'éternité...

... Beaucoup de gens ont une vision des choses trop arrêtée, trop figée, et c'est pourquoi ils figent à leur tour leurs enfants par le biais de l'éducation. Ils leur laissent trop peu de liberté de mouvement. Chez nous c'était exactement le contraire. Il me semble que mes parents se sont laissé submerger par la complexité infinie de la vie, qu'ils s'y enfoncent même chaque jour un peu plus, et n'ont jamais su faire un choix. Ils ont laissé à leurs enfants une trop grande liberté de mouvement, ils n'ont jamais pu leur donner de points de repère parce qu'eux-mêmes n'en avaient pas trouvé; et ils n'ont pas pu contribuer à notre formation, parce qu'eux-mêmes n'avaient pas trouvé leur forme.
Je vois se dessiner de plus en plus nettement notre mission : donner à leurs pauvres talents errants, qui ne se sont jamais fixés ni délimités, la possibilité de croître, de mûrir et de trouver leur forme en nous...

... J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations.
Je ne me lasse pas de citer Rilke, à tout propos. N'est-ce pas étrange ? C'était un homme fragile, qui a écrit une bonne partie de son oeuvre entre les murs des châteaux où on l'accueillait, et s'il avait dû vivre dans les conditions que nous connaissons aujourd'hui, il n'aurait peut-être pas résisté. Mais n'est-il pas justement de bonne économie qu'à des époques paisibles et dans des circonstances favorables, des artistes d'une grande sensibilité aient le loisir de rechercher en toute sérénité la forme la plus belle et la plus propre à l'expression de leurs intuitions les plus profondes, pour que ceux qui vivent des temps plus troublés, plus dévorants, puissent se réconforter à leurs créations, et qu'ils y trouvent un refuge tout prêt pour les désarrois et les questions qu'eux-mêmes ne savent ni exprimer ni résoudre, toute leur énergie étant requise par les détresses de chaque jour ? Dans les temps difficiles, on se laisse bien souvent aller à rejeter d'un geste méprisant l'acquis spirituel des artistes d'époques que l'on croit plus douces (mais n'est-il pas toujours aussi dur d'être artiste ?) ; et l'on se demande : de quoi cela peut-il encore nous servir ?
Réaction compréhensible, mais à courte vue. Et infiniment appauvrissante.

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies.

Etty Hillesum in Une vie bouleversée

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13 février 2006

Survenue de la contemplation

"Je venais de rencontrer un mouvement contraire au mien dans ce que j'écoutais. Je l'arrêtai.
... ne s'entendit plus le monde des autres. Adieu musique. Il demeura du silence.
Je restai sans bouger, absolument sans bouger."

Henri Michaux in Face à ce qui se dérobe - Survenue de la contemplation

(Lecture tourangelle)

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08 janvier 2006

Résistance

Nous ne manquons pas de communication, au contraire nous en avons trop, nous manquons de création. Nous manquons de résistance au présent. La création de concepts fait appel en elle-même à une forme future, elle appelle une nouvelle terre et un peuple qui n’existe pas encore.

Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Éditions de Minuit, 1991

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01 décembre 2005

Le grand livre de la nature selon Galilée

La philosophie est écrite dans ce grand livre qui se tient constamment ouvert devant les yeux (je veux dire l'Univers), mais elle ne peut se saisir si tout d'abord on ne se saisit point de la langue et si on ignore les caractères dans lesquelles elle est écrite. Cette philosophie, elle est écrite en langue mathématique ; ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est impossible de saisir humainement quelque parole ; et sans lesquels on ne fait qu'errer vainement dans un labyrinthe obscur.

Galilée in Il Saggiatore, 1623

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31 octobre 2005

Cent thalers

Être n'est évidemment pas un prédicat réel, c'est-à-dire un concept de quoi que ce soit qui puisse s'ajouter au concept d'une chose. Il est uniquement la position d'une chose ou de certaines déterminations en soi. Dans l'usage logique, il n'est que la copule d'un jugement. La proposition : Dieu est omnipotent contient deux concepts qui ont leurs objets : Dieu est omnipotence ; le petit mot : est n'est pas encore un prédicat de plus, mais seulement ce qui met le prédicat en relation avec le sujet. Or si je prends le sujet (Dieu) avec tous ses prédicats ensemble (auxquels l'omnipotence appartient également) et que je dise : Dieu est, ou : il est un Dieu, je ne pose aucun prédicat nouveau du concept de Dieu, mais seulement le sujet en lui-même avec tous ses prédicats et, il est vrai, l'objet se rapportant à mon concept.
Tous deux doivent contenir la même chose et, par conséquent, au concept qui n'exprime que la possibilité, rien, du fait que je pense l'objet comme absolument donné (par l'expression : il est), ne peut s'ajouter. Et ainsi le réel ne contient rien de plus que le simplement possible. Cent thalers réels ne contiennent pas la moindre chose de plus que cent thalers possibles. En effet, comme ceux-ci expriment le concept, mais ceux-là l'objet et sa position en lui-même, au cas où celui-ci contiendrait plus que celui-là, mon concept n'exprimerait plus l'objet tout entier et, par conséquent aussi, il n'en serait plus le concept conforme. Mais, pour mon état de fortune, cela fera plus avec cent thalers réels qu'avec leur simple concept (c'est-à-dire leur simple possibilité).
Car l'objet, dans la réalité, n'est pas seulement contenu analytiquement dans mon concept, mais il s'y ajoute synthétiquement à mon concept (qui est une détermination de mon état), sans que par cet être en dehors de mon concept, ces cent thalers pensés en soient eux-mêmes le moins du monde augmentés. Quand donc je pense une chose, quels et si nombreux que soient les prédicats au moyen desquels je veux la penser (même en la déterminant complètement), par cela seul que j'ajoute que cette chose existe, je n'ajoute rien à cette chose. Car autrement ce ne serait plus la même chose qui existerait mais quelque chose de plus que ce que j'ai pensé dans le concept, et je ne pourrais plus dire que c'est exactement l'objet de mon concept qui existe.

Emmanuel Kant in Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale ch. III, 4e section

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26 octobre 2005

La deuxième fois

La première fois est souvent magique : il ne s'est rien passé pour altérer la conception utopique que vous aviez de l'oeuvre. Votre jeu baigne dans une grâce éphémère et splendide. La deuxième fois, il faut se relever, recommencer avec, d'un seul coup, la conscience de tout ce qui peut arriver. « On ne connaît une oeuvre complètement que quand on s'est trompé à chaque endroit possible », a dit Yehudi Menuhin.
Toute ma vie, pour illustrer cette escalade de difficultés et le doute qui vous taraude de plus en plus souvent, je me souviendrai de l'un des derniers concerts que j'ai donnés sous la direction de Kurt Sanderling.
C'était à Munich. Il était dans la loge du chef d'orchestre de la radio. Je frappe à sa porte quinze minutes avant le début du concert. Il m'offre un fauteuil. Nous avions un peu de temps devant nous. J'attends. Il ne parle pas. Il lève les yeux sur moi. J'attends encore.
- Je n'ai aucune idée, Hélène.
J'ai senti mon corps se vider de son sang.
- Comment ça, vous n'avez aucune idée?
- Vous ne vous rendez pas compte à quel point c'est difficile.
Sa voix était brisée, terriblement lasse.
- A votre âge, on ne se rend pas compte, on ne se rend compte qu'à mon âge, quand on a vu combien les choses pouvaient mal se passer, mal se terminer. On ne l'apprend qu'avec l'expérience ; à votre âge, vous n'avez pas encore vécu suffisamment de mauvais concerts, pour savoir combien les choses peuvent être laborieuses, compliquées, douloureuses.
Il a encore levé les yeux sur moi. Tout le désarroi du monde s'y lisait. J'ai regagné ma loge. Il m'abandonnait ! Une terreur certaine m'a crispé l'estomac mais deux minutes avant d'entrer en scène, je me suis dit:
- Voilà c'est bien, c'est un bon signe. Il va falloir te surpasser, trouver seule le son, le rythme. Prends cela comme un défi et relève-le.
Kurt Sanderling a tout à fait raison. Plus le temps passe, plus jouer devient périlleux. Évidemment, il y a des oeuvres qui deviennent presque organiques pour certains interprètes, ainsi, pour moi, le Premier Concerto de Brahms. Et puis certaines, comme le concerto de Schumann, vous échappent davantage au fur et à mesure que vous les jouez. Elles ont cette qualité particulière ce charme qui les rend uniques mais qui fuit sans arrêt, ce quelque chose d'indéfinissable qui n'est jamais vraiment là, qui est si difficile à convertir en émotion, à restituer dans sa justesse. Tout dépend des oeuvres, des relations personnelles de chaque artiste avec ces oeuvres, mais au fond, oui, plus le temps passe, plus on comprend combien jouer tient de la haute voltige.

Hélène Grimaud in Variations sauvages chapitre 8

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16 octobre 2005

Triste humanité

« Le monde a commencé sans l'homme et il s'achèvera sans lui. Les institutions, les moeurs et les coutumes, que j'aurai passé ma vie à inventorier et à comprendre, sont une efflorescence passagère d'une création par rapport à laquelle elles ne possèdent aucun sens, sinon peut-être de permettre à l'humanité d'y jouer son rôle. Loin que ce rôle lui marque une place indépendante et que l'effort de l'homme - même condamné - soit de s'opposer vainement à une déchéance universelle, il apparaît lui-même comme une machine, peut-être plus perfectionnée que les autres, travaillant à la désagrégation d'un ordre originel et précipitant une matière puissamment organisée vers une inertie toujours plus grande et qui sera un jour définitive. Depuis qu'il a commencé à respirer et à se nourrir jusqu'à l'invention des engins atomiques et thermonucléaires, en passant par la découverte du feu - et sauf quand il se reproduit lui-même -, l'homme n'a rien fait d'autre qu'allégrement dissocier des milliards de structures pour les réduire à un état où elles ne sont plus susceptibles d'intégration. Sans doute a-t-il construit des villes et cultivé des champs; mais, quand on y songe, ces objets sont eux-mêmes des machines destinées à produire de l'inertie à un rythme et dans une proportion infiniment plus élevés que la quantité d'organisation qu'ils impliquent. Quant aux créations de l'esprit humain, leur sens n'existe que par rapport à lui, et elles se confondront au désordre dès qu'il aura disparu. Si bien que la civilisation, prise dans son ensemble, peut être décrite comme un mécanisme prodigieusement complexe où nous serions tentés de voir la chance qu'a notre univers de survivre, si sa fonction n'était de fabriquer ce que les physiciens appellent entropie, c'est-à-dire de l'inertie. Chaque parole échangée, chaque ligne imprimée établissent une communication entre les deux interlocuteurs, rendant étale un niveau qui se caractérisait auparavant par un écart d'information, donc une organisation plus grande. Plutôt qu'anthropologie, il faudrait écrire "entropologie" le nom d'une discipline vouée à étudier dans ses manifestations les plus hautes ce processus de désintégration. »

Claude Lévi-Strauss in Tristes tropiques neuvième partie

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25 septembre 2005

De la perspective

Perspective

 

5 articles sur la perspective, fort intéressants, mis en ligne sur le blog La boîte à images.

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L'humanisme selon Heidegger

A l'automne 46, Martin Heidegger adresse une longue lettre à Jean Beaufret : la lettre sur l'humanisme.

[…] Mais l'essence de l'homme consiste en ce que l'homme est plus que l'homme seul, pour autant qu'il est représenté comme vivant doué de raison. « Plus » ne saurait être ici compris en un sens additif, comme si la définition traditionnelle de l'homme devait rester la détermination fondamentale, pour connaître ensuite un élargissement par la seule adjonction du caractère existentiel. Le « plus » signifie : plus originel, et par le fait plus essentiel dans l'essence. Mais ici se révèle l'énigme : l'homme est dans la situation d'être-jeté. Ce qui veut dire : en tant que la réplique ek-sistante de l'Être, l'homme dépasse d'autant plus l'animal rationale qu'il est précisément moins en rapport avec l'homme qui se saisit lui-même à partir de la subjectivité. L'homme n'est pas le maître de l'étant. L'homme est le berger de l'Être. Dans ce « moins », l'homme ne perd rien, il gagne au contraire, en parvenant à la vérité de l'Être. Il gagne l'essentielle pauvreté du berger dont la dignité repose en ceci : être appelé par l'Être lui-même à la sauvegarde de sa vérité. Cet appel vient comme la projection où s'origine l'être-jeté de l'être-le-la. Dans son essence historico-ontologique, l'homme est cet étant dont l'être comme ek-sistence consiste en ceci qu'il habite dans la proximité de l'Être. L'homme est le voisin de l'Être. […] Il est dit dans Sein und Zeit [Être et temps] (p.38) que toute question de la philosophie « renvoie à l'existence ». Mais l'existence dont on parle n'est pas la réalité de l'ego cogito. Elle n'est pas non plus seulement la réalité des sujets produisant en commun les uns pour les autres et par là même venant à soi. Différente en cela fondamentalement de toute existentia et « existence », « l'ek-sistence » est l'habitation ek-statique dans la proximité de l'Être. Elle est la vigilance, c'est-à-dire le souci de l'Être. C'est parce qu'en cette pensée il s'agit de penser quelque chose de simple, que la pensée par représentation reçue traditionnellement comme philosophie y trouve tant de difficulté. Seulement le difficile n'est pas de s'attacher à un sens particulièrement profond, ni de former des concepts compliqués. Il se cache bien plutôt dans la démarche de recul qui fait accéder la pensée à une question qui soit expérience et rend vaine l'opinion habituelle de la philosophie. On répète partout que la tentative de Sein und Zeit a abouti à une impasse. Laissons cette opinion à elle-même. La pensée qui fait quelques pas dans cet ouvrage, aujourd'hui encore demeure en suspens. Mais peut-être entre-temps s'est-elle quelque peu rapprochée de son objet. Aussi longtemps toutefois que la philosophie ne s'occupe constamment que de s'ôter à elle-même toute possibilité d'accès à l'objet de la pensée qui n'est autre que la vérité de l'Être, elle échappe assurément au danger de se rompre jamais à la dureté de son objet. C'est pourquoi le fait de « philosopher » sur l'échec est séparé par un abîme d'une pensée qui elle-même échoue. Si un homme avait l'heur d'accéder à une telle pensée, il n'y aurait là aucun malheur. À cet homme serait fait l'unique don qui puisse venir de l'Être à la pensée.

Martin Heidegger in Lettre sur l'humanisme Traduction de Roger Munier - Aubier

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24 août 2005

Couleurs primaires

Les deux dernières propositions du Traité des Couleurs de Goethe :

919 - Lorsqu'on aura bien saisi ce que sont les directions divergentes du jaune et du bleu, et surtout leur intensification en rouge, grâce à laquelle les termes opposés tendent l'un vers l'autre et confluent en un troisième, à coup sûr une vue particulière et mystérieuse se fera jour de la signification spirituelle que l'on pourrait attribuer à ces deux êtres séparés et opposés; et en les voyant produire en bas le vert et en haut le rouge, on ne pourra s'empêcher d'évoquer là les oeuvres terrestres, ici les oeuvres célestes des Elohim.
920 - Cependant, nous ferons mieux de ne pas nous exposer pour finir à être soupçonné de nous livrer à des rêveries fantasques; d'autant plus que si notre
Traité des Couleurs gagne la faveur du lecteur, il ne saurait manquer de susciter des applications et des interprétations allégoriques, symboliques et mystiques, selon l'esprit de l'époque.

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23 août 2005

Le mille-pattes schoenbergien

Lors d'entretiens accordés à Jonathan Cott, Glenn Gould dit : 

Récemment, je parlais avec des pédagogues des problèmes qui concernent l'enseignement dispensé aux pianistes dans ces institutions que sont les « usines » à technique. Voyez-vous, une erreur a été répandue par les professeurs de musique, et la voici : il y avait, selon eux, un protocole à respecter pour que la vérité révélée, celle de savoir comment produire un effet donné sur un instrument donné, soit acquise. J'ai alors dit : donnez-moi une demi-heure de
votre temps, accordez-moi toute votre intelligence, un endroit tranquille, et j'apprendrai à n'importe lequel d'entre vous à jouer du piano tout ce qu'il faut savoir pour jouer du piano s'apprend en une demi-heure, j'en suis convaincu. Je ne l'ai jamais fait, et n'ai pas l'intention de le faire jamais, à cause de l'affaire du mille-pattes, au sens schoenbergien du mot vous savez. Schoenberg avait peur qu'on lui demande pourquoi il utilisait telle série de telle manière ; il disait être comme le mille-pattes qui refuse de se poser des questions à propos du mouvement de ses mille pattes de peur de devenir impotent. S'il y pensait, il ne pourrait plus marcher du tout.
Donc, leur disais-je, je ne le ferai pas. Mais si je décidais de vous donner cette leçon d'une demi-heure, la dimension physique est tellement secondaire qu'il vous suffirait d'être très attentifs, et de comprendre vraiment ce que je vous dirais (vous pourriez même enregistrer, pour vous repasser la bande plus tard), pour n'avoir pas besoin de plus d'une demi-heure de leçon. Car vous auriez emprunté ces chemins, plutôt balisés, par lesquels vous auriez vu la corrélation qui existe entre cet élément d'information et certaines autres sortes d'activité physique : vous découvririez qu'il existe des choses que l'on ne peut pas faire, des surfaces sur lesquelles on ne peut pas s'asseoir, des sièges de voiture sur lesquels il n'est pas possible de conduire.

In Glenn Gould Entretiens avec Jonathan Cott 10/18 traduction de Jacques Drillon

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08 juillet 2005

Photographe de guerre

Jn0042dow"I have been a witness, and these pictures are my testimony. The events I have recorded should not be forgotten and must not be repeated."

James Nachtwey

 

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30 juin 2005

Ignatius rend service à Gus

Dans La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, le personnage central, Ignatius J. Reilly, prend les choses en mains et se substitue à son patron, Gus Levy, pour écrire à l'un de ses clients, le respectable I. Abelman P-DG des magasins Abelman.

Magasins Abelman
Kansas City, Missouri
USA
Monsieur I. Abelman, P-DG et quasi-mongolien,
Nous avons reçu par la poste vos absurdes commentaires concernant nos pantalons, commentaires qui révélaient surtout votre complet manque de contact avec la réalité. Eussiez-vous été tant fût peu plus conscient, vous eussiez aussitôt compris que l'expédition des pantalons en question s'était faite en toute connaissance de cause quant à l'anomalie de la longueur des jambes.
Mais alors, pourquoi, pourquoi? direz-vous dans votre babil irresponsable, incapable que vous êtes d'assimiler les concepts les plus stimulants du commerce moderne à votre vision du monde retardataire et dégénérée.
Les pantalons vous ont été adressés I) comme moyen de tester votre esprit d'initiative (une firme dynamique et intelligente devrait être capable de faire en quelques jours des pantalons trois-quarts le fin mot de la mode masculine d'été. Vos services de merchandising et de publicité sont manifestement en faute) et 2) comme moyen de mettre à l'épreuve vos capacités de répondre aux exigences de qualité de nos distributeurs agréés.(Nos vrais distributeurs, ceux sur lesquels nous comptons, sont évidemment capables d'écouler en quelques jours des pantalons portant le label Levy, quelle que soit la qualité de leur conception et de leur réalisation. Selon toute apparence, vous n'êtes pas dignes de notre confiance.)
Nous ne souhaitons pas à l'avenir être importunés par ce genre de réclamations fastidieuses. Vous voudrez bien limiter votre correspondance à l'expédition de vos commandes. Nous sommes une firme dynamique et fort active, les tracasseries impertinentes dont vous semblez vous faire une spécialité ne peuvent qu'entraver la réalisation de notre mission. Si vous nous importunez de nouveau, vous sentirez, Monsieur, la brûlure de notre fouet en travers de vos pitoyables épaules.
Agréez, Monsieur, nos coléreuses salutations,
Gus Levy, président.

La vie aisée mais un peu plate de Gus Levy va s'en trouver quelque peu perturbée.

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19 juin 2005

Gaston Bachelard

Voulez-vous être calme ? Respirez doucement devant la flamme légère qui fait posément son travail de lumière.

La flamme d'une chandelle, p.21, Quadrige/PUF n°52

On a toujours à gagner à donner aux objets familiers l'amitié attentive qu'ils méritent.

La flamme d'une chandelle, p.91, Quadrige/PUF n°52

Il faut que chacun s'apprenne à échapper à la raideur des habitudes d'esprit formées au contact des expériences familières. Il faut que chacun détruise plus soigneusement encore ses phobies, ses « philies» , ses complaisances pour les intuitions premières.

La psychanalyse du feu, p.18, Folio/essais n°25

Ces phrases écrites par Gaston Bachelard ainsi que leurs références, je les ai trouvées sur le site Au fil de mes lectures animé par Gilles G. Jobin.

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Le plus malheureux des hommes

Blixen

Dans La ferme africaine, Karen Blixen écrit :

Nous parlâmes encore littérature et théâtre, puis nous revînmes aux espoirs d'Emmanuelson. Il me raconta qu'en Afrique ses compatriotes lui avaient tourné le dos, l'un après l'autre.
«Vous êtes dans une posture délicate, Emmanuelson. Du reste, je ne connais personne qui soit dans une situation plus fâcheuse que la vôtre.
- Non, je ne le crois pas, dit-il. Mais il y a une chose à laquelle j'ai pensé récemment, et vous n'y avez peut-être pas songé : il faut bien qu'il existe une personne qui soit la plus mal lotie de l'humanité»

Nouvelle traduction par Alain Gnaedig chez Gallimard

L'ensemble des souffrances de l'humanité est-il justiciable d'une relation d'ordre ? Laquelle ?

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05 juin 2005

Souvenirs de blogs

TeleramablogDans son numéro 2890 du 4 juin 2005, Télérama consacre un article à l'essor des blogs. On y retrouve de nombreux sites et auteurs connus et reconnus.

Quand je pense que j'ai ouvert mon premier blog après avoir lu un article de Télérama - toujours -, intitulé "Blogs à part". C'était en mars 2002...

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29 mai 2005

Tout et parties

...donc toutes choses étant  causées et causantes, aidées et aidantes, médiatement et  immédiatement, et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.

Pascal in Pensées fragment [72]

Une pierre dans le jardin de Descartes...

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15 mai 2005

Silence bénédictin

Superbes DVD et CD que ce "chant mystérieux du silence". En parfaite complémentarité avec le CD, le DVD traite moins du chant que du silence qui le sous-tend et régule la vie des moines jusqu'à leur mort.

Chant_silenceCaput VI de taciturnitate (Regula Sancti Benedicti)
[1]Faciamus quod ait propheta: Dixi: Custodiam vias meas, ut non delinquam in lingua mea. Posui ori meo custodiam. Obmutui et humiliatus sum et silui a bonis. (Ps. 38:2-3)
[2] Hic ostendit propheta, si a bonis eloquiis interdum propter taciturnitatem debet taceri, quanto magis a malis verbis propter poenam peccati debet cessari.

A la fin de ce même chapitre VI de la Règle de Saint Benoit est rappelée la condamnation des propos suscitant les rires. Les lecteurs et spectateurs du livre puis film "au nom de la rose" se souviennent de la partie manquante du traité d'Aristote sur la Poétique.

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12 mai 2005

Le plus court chemin qui conduise à soi-même vous mène autour du monde

 

Me voici revenu dans mon pays....
.... Ces jours-ci, dans la belle et antique salle de mon chateau, avec sa superbe acoustique, j'ai joué beaucoup de Bach. Pourquoi son art a-t-il pour moi tant d'importance ? Parce que son esprit est absolument un esprit des tons fondamentaux. 11 y a une concordance intime entre la profondeur des pensées et celle des sons. De même qu'une pensée profonde en détermine intérieurement mille superficielles, de même une basse donnée-permet l'imaginer dans les clés plus élevées une infinité de mélodies, tandis que toute mélodie de dessus donnée ne s'accorde qu'avec une seule basse. La musique moderne est tout entière en dessus, elle ne fait sentir que médiatement des tons fondamentaux; celle de Bach, elle, est toute en tons fondamentaux et par là elle est la base de toutes les autres. Aucun musicien n'a jamais été aussi profond que Bach; comme aucun autre, il est congénial au métaphysicien. Le rôle du métaphysicien, c'est de jouer la basse, dans la symphonie de l'esprit cognitif, de trouver et de faire vibrer les tons fondamentaux de la musique de l'univers. Et, tandis que mon âme était plongée dans Bach, je soupirais: "Si je pouvais penser comme cet homme a composé, si ma connaissance arrivait à refléter autant de profondeur que sa musique, je serais bien au but."

Hermann de Keyserling in Journal de voyage d'un philosophe Rayküll

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28 février 2005

Le poème de Parménide

Parmenide

Εἰ δ΄ ἄγ΄ ἐγὼν ἐρέω, κόμισαι δὲ σὺ μῦθον ἀκούσας,
αἵπερ ὁδοὶ μοῦναι διζήσιός εἰσι νοῆσαι·
ἡ μὲν ὅπως ἔστιν τε καὶ ὡς οὐκ ἔστι μὴ εἶναι,
Πειθοῦς ἐστι κέλευθος - Ἀληθείῃ γὰρ ὀπηδεῖ -

ἡ δ΄ ὡς οὐκ ἔστιν τε καὶ ὡς χρεών ἐστι μὴ εἶναι,
τὴν δή τοι φράζω  παναπευθέα ἔμμεν ἀταρπόν·
οὔτε γὰρ ἂν γνοίης τό γε μὴ ἐὸν - οὐ γὰρ ἀνυστόν -
οὔτε φράσαις·

... τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι.

Allons, je vais te dire et tu vas entendre
quelles sont les seules voies de recherche ouvertes à l’intelligence;
l’une, que l’être est, que le non-être n’est pas,
chemin de la certitude, qui accompagne la vérité;

l’autre, que 1’être n’est pas, et que le non-être est forcément,
route où , je te le dis, tu ne dois aucunement te laisser séduire.
Tu ne peux avoir connaissance de ce qui n’est pas, tu ne peux le saisir ni l’exprimer;

... car le pensé et l’être sont une même chose.

La totalité du poème est lisible sur le site ΦΙΛΟΚΤΗΤΗΣ .

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06 février 2005

Dhyana, Ch'an, Zen

Nic_bouvierNicolas Bouvier, écrivain-voyageur, décrit la rencontre du bouddhisme et du taoïsme :

 

Ces deux mentalités se combinèrent pour donner naissance au Ch'an, le bouddhisme zen chinois qui connut sous la dynastie T'ang (VIIe-Xe siècle) une floraison admirable. Les collines se couvraient de monastères où les novices venaient apprendre auprès d'un maitre à libérer leur esprit. On les exténuait de travaux domestiques: couper le bois, jardiner, préparer la nourriture et le bain des moines. On ne leur enseignait rien du tout, et l'on tournait en ridicule leur connaissance de la doctrine en leur montrant qu'elle ne les rendait pas plus capables qu'un autre de se débrouiller dans les circonstances les plus simples. On les obligeait à concentrer leur esprit pendant des heures - sans bouger ni s'endormir - sur des devinettes (en japonais koan) d'une incongruité voulue, qui n'avaient évidemment pas de solution logique et sur lesquelles l'esprit s'usait les dents. Journellement ils devaient aller rendre compte au maître des progrès de leur koan, et toutes les réponses qui sentaient la leçon apprise, le «seconde main», le raisonnement inductif, étaient accueillies par un rugissement malséant, une claque, tin bon coup de bâton. Peu à peu, l'intellect du novice était ainsi débusqué de tous ses repaires, dépouillé de ses habitudes acquises et de ses ruses, privé du mirage en l'occurrence si dangereux des concepts et des mots. Bientôt il ne savait plus où donner de la tète, il était à quia, désespéré, perdait le sommeil... jusqu'au moment où la pression accumulée faisait sauter la cuirasse mentale comme la coque d'un marron et où il se trouvait débarqué dans un monde (celui-ci, le même, sa cellule) qu'il lui semblait voir pour la première fois «en relief», dans un déferlement d'évidences merveilleuses. C'était l'Éveil, en japonais le satori. Une fois ce cap franchi, la solution du koan sautait d'elle-même aux yeux, bien plus simple que tout ce qu'on avait cherché, ou absurde (ce qui est sans importance: le koan n'est qu'un outil qu'on jette après qu'il a servi), parfois un simple geste, parfois une bourrade à couper le souffle dans les côtes du vieux maître vénéré qui ne s'y trompait pas et saluait cette agression - pour autant qu'elle «fît le carat» - d'un énorme éclat de rire qui signifiait: «Vous y voilà donc.» Et il le renvoyait sur les routes, on le prenait comme successeur. Désormais, le bonze éveillé pouvait employer sans danger à n'importe quelle besogne cet esprit qu'il avait purgé : calligraphie, poésie, et même étude des sutra ou philosophie bouddhique. Il était vacciné et ne risquait plus d'avoir la tête enflée, ni de «prendre le doigt pour la lune».

Nicolas Bouvier in Chronique japonaise - XVII : Le temple de la Grande Vertu, 1964 Le pavillon du Nuage Auspicieux

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21 janvier 2005

Cultuel versus exposition

MadoneWalter Benjamin écrit :

la réception des oeuvres d'art est diversement accentuée et s'effectue notamment selon deux pôles. L'un de ces accents porte sur la valeur cultuelle de l'oeuvre, l'autre sur sa valeur d'exposition.

Il donne, en note, l'exemple suivant :

Le passsage du premier mode de réception de l'art au second conditionne en général tout le processus historique de l'accueil fait aux oeuvres d'art. On peut néanmoins observer en principe, pour chaque oeuvre particulière, une oscillation entre ces deux modes opposés. Ainsi dans le cas de la Vierge de la chapelle Sixtine. Depuis l'étude de Hubert Grimme, on sait que ce tableau fut peint à l'origine pour des fins d'exposition. A l'origine des recherches de Grimme, il y avait une question sur la fonction du linteau de bois qui sert d'appui, au premier plan du tableau, à deux putti. Il s'était demandé ensuite ce qui avait bien pu conduire un peintre comme Raphaël à équiper le Ciel de deux tentures. Son enquête lui montra que cette Vierge avait été commandée pour la mise en bière solennelle du pape Sixte. Cette cérémonie se déroula dans une chapelle latérale de Saint-Pierre. Le tableau de Raphaël fut installé sur le cercueil, au fond de cette chapelle qui formait une sorte de niche. Raphaël a représenté la Vierge sortant pour ainsi dire de cette niche, délimitée par les tentures vertes, pour s'avancer, sur les nuages, vers le cercueil pontifical. Destiné aux funérailles du Pape, le tableau de Raphaël avait avant tout une valeur d'exposition. Un peu plus tard on l'accrocha au-dessus du maitre-autel de l'église des moines noirs à Piacenza. La raison de cet exil tient au rituel romain qui interdit d'honorer sur un maitre-autel des images qui ont été exposées au cours de funérailles. Cette prescription enlevait une partie de sa valeur marchande à l'oeuvre de Raphaël. Pour la vendre cependant à son prix, la Curie décida de tolérer tacitement l'exposition du tableau sur un maitre-autel. Comme on ne désirait pas ébruiter la chose, on envoya le tableau chez des Frères, dans une ville de province éloignée.

Walter Benjamin in L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique traduit par Maurice de Gandillac

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02 janvier 2005

Le dernier trappeur

Le dernier trappeur

Simple et magnifique film qui rappelle la nécessaire religion - religare, relier - de l'homme pour la nature.

Une blogueuse en a écrit davantage.

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26 décembre 2004

Fragments

La tâche suprême de la culture est de s'emparer de son moi transcendantal, d'être vraiment le moi de son moi. Il est d'autant moins surprenant que nous n'ayons pas l'intelligence et le sens complet des autres hommes. Sans une complète intelligence de soi-même, on n'apprendra jamais à comprendre vraiment les autres.

La logique ordinaire est la grammaire de la langue supérieure ou de la pensée. Elle contient simplement les relations des concepts entre eux, la mécanique de la pensée, la pure physiologie du concept. Les concepts logiques sont entre eux comme les mots sans pensée. La logique s'occupe uniquement des corps morts de la philosophie. La métaphysique est la pure dynamique de la pensée, elle traite des forces pensantes originelles, elle s'occupe de l'âme de la philosophie. Les concepts métaphysiques sont entre eux comme les pensées sans mots.

Frédéric von Hardenberg dit Novalis in Fragments, traduit par Maurice Maeterlinck

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07 décembre 2004

Wystan Hugh Auden

W H Auden par Kenneth HariSong IX

Stop all the clocks, cut off the telephone,
Prevent the dog from barking with a juicy bone,
Silence the pianos and with muffled drum
Bring out the coffin, let the mourners come.

Let aeroplanes circle moaning overhead
Scribbling on the sky the message He Is Dead,
Put crepe bows round the white necks of the public doves,
Let the traffic policemen wear black cotton gloves.

He was my North, my South, my East and West,
My working week and my Sunday rest,
My noon, my midnight, my talk, my song;
I thought that love would last for ever: I was wrong.

The stars are not wanted now: put out every one;
Pack up the moon and dismantle the sun;
Pour away the ocean and sweep up the wood.
For nothing now can ever come to any good.

in Twelve songs (1936)

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05 décembre 2004

Soufisme

Monsieuribrahim

Monsieur Ibrahim : Quand on veut apprendre quelque chose, on ne prend pas un livre. On parle avec quelqu'un.

Sur son site officiel, Eric-Emmanuel-Schmitt livre ses commentaires personnels sur Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran

 

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11 novembre 2004

Starobinski, bile noire

Jean Starobinski, lors d'une interview accordée au journal Télérama dit ceci :

Notre intériorité est constituée par notre relation aux autres. On peut la refuser c'est le démoniaque (dans la terminologie du philosophe danois Kierkegaard) ; la suspendre volontairement : c'est l'ironie. Ou bien, on sent que l'on n'a pas la force nécessaire à cette relation : c'est l'état mélancolique. Persiste alors l'agressivité contre soi et contre les autres ; l'absence de la relation se mue en hostilité. Le mélancolique est souvent celui qui se sent séparé, qui ne voit dans le monde que masque et folie. Dans la tradition littéraire, c'est la misanthropie de Timon d'Athènes chez Shakespeare ou d'Alceste chez Molière. Ils ne vivent leur relation au monde que sur le mode de la défiance.

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30 octobre 2004

Gracq, psycho-généalogie

A propos du roman Le diable au corps, Julien Gracq se souvient de la banlieue en ces deux dernières années de la première Guerre :

... Les salles à manger Henri II dans le quant-à-soi des pavillons en meulière. Les demoiselles à marier entre le piano et l'aquarelle, dont le règne finit, tandis que point celui de l'école Pigier. Toute une frange subalterne renclose dans ses murs soupçonneux, calfeutrée sous les tilleuls élagués, sans voiture, sans cinéma, sans culture, sans horizon, détroussée déjà par les emprunts russes comme par les emprunts de la Victoire, soulagée de son or, mais accrochée d'autant plus au cant de sa morale...

Julien Gracq in En lisant en écrivant Lectures

Pour ma part d'héritage, cela se passait non pas à Paris mais en terre d'Aunis. Pour le reste, tout y était : du bahut à l'or en passant par Pigier. Julien Gracq voit juste, trop juste à mon goût.

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17 octobre 2004

Les humanités de Jacques Derrida

Il y a quelques jours, distribution gratuite et inattendue du journal L'Humanité. La raison en était peut-être l'annonce, en première page de ce numéro, de la prochaine publication in extenso du texte de projet de constitution européenne dans les colonnes de ce journal.
Deuxième surprise - momentanée - : la première page était largement titrée d'un hommage à Jacques Derrida.
Enfin et surtout, trois pages plus loin, on pouvait lire des "variations" de feu Derrida sur le thème de l'humanité : Mes «humanités» du dimanche.
Dans cet exercice, Jacques Derrida remonte aux sources et cite Jaurès qui, à la présentation du journal en 1904, écrivait : « L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine. »

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19 juillet 2004

Nietzsche et les poètes

Relevé sans vergogne sur un forum dont l'amorce était : je n'aime pas la poésie

Le poète fait semblant de connaître à fond les différentes professions, comme par exemple celle de général, de tisserand, de marin et toutes les choses qui les concernent. Il se comporte comme s'il savait. En expliquant les destinées et les actes humains, il a l'air d'avoir été présent, lorsque fut tissée la trame du monde : en ce sens c'est un imposteur. Il accomplit ses duperies devant des ignorants - c'est pourquoi elles lui réussissent : ceux-ci le louent de son savoir réel et profond et l'induisent enfin à croire qu'il connaît véritablement les choses aussi bien que les spécialistes, qui les connaissent et les exécutent, et même aussi bien que la grande Araignée du monde. L'imposteur finit donc par être de bonne foi et par croire en sa véracité. Les hommes sensibles vont même jusqu'à lui dire en plein visage qu'il possède la vérité et la véridicité supérieures - car il arrive parfois à ceux-ci d'être momentanément fatigués de la réalité ; ils prennent alors le rêve poétique pour un relai bienfaisant, une nuit de repos, salutaire au cerveau et au coeur. Ce que le poète voit en rêve leur paraît maintenant d'une valeur supérieure parce que, comme je l'ai dit, ils en éprouvent un sentiment bienfaisant, et toujours les
hommes ont cru que ce qui semblait être plus précieux était ce qu'il y avait de plus vrai, de plus réel. Les poètes qui ont conscience de ce pouvoir, à eux propre, s'appliquent avec intention à calomnier ce que
l'on appelle généralement réalité et à lui donner le caractère de l'incertitude, de l'apparence, de l'inauthenticité, de ce qui s'égare dans le péché, la douleur et l'illusion ; ils utilisent tous les doutes au sujet des limites de la connaissance, tous les excès du scepticisme, pour draper autour des choses le voile de l'incertitude : afin que, après qu'ils ont accompli cet obscurcissement, l'on interprète, sans hésitation, leurs tours de magie et leurs évocations comme la voie de la « vérité vraie », de la « réalité réelle ».

Nietzsche in Le voyageur et son ombre

Les poètes n'étaient guère mieux lotis dans la République de Platon.

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04 juillet 2004

Prose et poésie, marche et danse

La marche comme la prose a toujours un objet précis. Elle est un acte dirigé vers quelque objet que notre but est de joindre. Ce sont des circonstances actuelles, la nature de l'objet, le besoin que j'en ai, l'impulsion de mon désir, l'état de mon corps, celui du terrain, qui ordonnent à la marche son allure, lui prescrivent sa direction, sa vitesse, et son terme fini'. Toutes les propriétés de la marche se déduisent de ces conditions instantanées et qui se combinent singulièrement dans chaque occasion, tellement qu'il n'y a pas deux déplacements de cette espèce qui soient identiques, qu'il y a chaque fois création spéciale, mais, chaque fois, abolie et comme absorbée dans l'acte accompli. La danse, c'est tout autre chose. Elle est, sans doute, un système d'actes, mais qui ont leur fin en eux-mêmes. Elle ne va nulle part. Que si' elle poursuit quelque chose, ce n'est qu'un objet idéal, un état, une volupté, un fantôme de fleur, ou quelque ravissement' de soi-même, un extrême de vie, une cime, un point suprême de l'être... Mais si différente qu'elle soit du mouvement utilitaire, notez cette remarque essentielle quoique infiniment simple, qu'elle use des mêmes membres, des mêmes organes, os, muscles, nerfs, que la marche même. Il en va exactement de même de la poésie qui use des mêmes mots, des mêmes formes, desmêmes timbres que la prose.


Paul Valéry, in Propos sur la poésie (1928), © Gallimard, 1957.

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13 juin 2004

De spiritu

Toute oeuvre d'art est l'enfant de son temps et, bien souvent, la mère de nos sentiments. Chaque époque d'une civilisation crée un art qui lui est propre et qu'on ne verra jamais renaître. Tenter de revivifier les principes d'art des siècles écoulés ne peut que conduire à la production d'oeuvres mort-nées. De même qu'il est impossible de faire revivre en nous l'esprit et les façons de sentir des anciens Grecs, les efforts tentés pour appliquer leurs principes, - par exemple dans le domaine de la plastique, - n'aboutiront qu'à créer des formes semblables aux formes grecques. L'oeuvre produite ainsi sera sans âme pour toujours. Cette imitation ressemble à celle des singes. En apparence, les mouvements du singe sont les mêmes que ceux de l'homme : le singe s'assied, tient un livre sous son nez, le feuillette d'un air grave. Mais cette mimique est dénuée de toute signification.

Wassily Kandinsky in Du spirituel dans l'art et dans la peinture en particulier. Traduction de Pierre Volboudt.

Le livre est achevé en 1910, année au cours de laquelle Kandinsky peint sa première oeuvre abstraite.

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09 mai 2004

La lecture n'a pas sa fin en elle-même

Les livres? Comment et à quelle fin? (11) Carsont-ils une préparation à la vie? C'est de bien autres choses qu'eux qu'est faite la vie. C'est comme si un athlète geignait en entrant au stade, parce qu'il ne fait plus d'exercices hors du stade. (12) C'est pour le stade que tu t'exerçais; c'était la raison des haltères, de la poussière, des jeunes camarades. Et c'est cela que tu cherches maintenant que le moment est venu d'agir? (13) c'est comme si, au sujet de l'assentiment, alors que se présentent des représentations dont les unes sont compréhensives, les autres non, tu voulais non pas les distinguer entre elles, mais lire ce qu'on a écrit sur la compréhension.
Epictète in Entretiens, livre IV, chapitre 1 : de la liberté

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20 avril 2004

Florence, printemps 1898, RMR

Il faut une grande finesse de sensibilité et de caractère pour voir le fragment de vie que leur physique restreint accorde aux malades, avec la joie naïve du coeur, comme s'il s'agissait d'une vie compète. Pour y trouver en quelque sorte tous les instruments dont elle a besoin. C'est comme dans une boîte de couleurs de voyage ; le peintre adroit ne sera pas embarrassé pour obtenir par le mélange des tubes existants tous les tons dont il a besoin. Et il ne pensera jamais qu'il est d'autres boîtes offrant un choix plus riche. Ceci est une des lois fondamentales de la vie : Eprouver chaque possession comme un tout. Chaque supplément apparaîtra alors profusion et la richesse n'aura pas de fin.

Rainer Maria Rilke in Journal florentin Traduction de Maurice Betz

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20 mars 2004

Le sens des mots

Un thème mille et fois rebattu, dont la version du propriétaire de "M. Grat" est :

Si de verborum significatione inter philosophos semper conveniret fere omnes illorum controversiae tolerentur.

René Descartes Regulae XII,5

Ce qui donnerait - je bute sur tolerentur - :

Si l'on convenait une fois pour toutes, parmi les philosophes, du sens des mots, la plupart de ces controverses seraient atténuées.

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10 mars 2004

Exemple de pléonasme : "fortuite sérendipité"

Lisant tranquillement un document technique - cela m'arrive -, je tombe sur cet incroyable mot : sérendipité.

Un moteur de recherche me conduit, bien évidemment, au site de La grande rousse qui nous rappelle, je cite :

A l'image des princes de Serendip (nom médiéval persan du Sri Lanka, autrefois Ceylan), ... Armés de détermination, de patience et d'une ouverture d'esprit certaines, le neuroneà l'affût du moindre indice, les chercheurs de tout acabit ont été les heureuses victimes de la sérendipité. Le mot est né, vous l'aurez deviné, de l'adjectivation (sous-entendue) de Serendip, qui a permis de former sérendipité, à l'image de convivialité (convivial), accessibilité (accessible), disponibilité (disponible) et combien d'autres encore. La sérendipité, qui N'EST PAS une francisation facile de son pair anglophone (serendipity), bien qu'elle s'inspire (évidemment) de la même source, est le concept du hasard heureux jumelé à celui de l'oeil aiguisé d'un chercheur en quête d'une toute autre information que celle qu'il est sur le point de découvrir, mais qui lui sera tout aussi (sinon plus) chère.

Comment vais-je pouvoir glisser un tel mot dans la conversation ?

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07 mars 2004

Borges et Spinoza

Jorge Luis Borges tint quelques conférences à Harvard en 1967. Au cours de l'une d'entre elles intitulée Le credo d'un poète , il lui fut demandé de réciter un de ses poèmes. Il choisit un sonnet consacré à Baruch Spinoza sobrement titré "Spinoza".

Les translucides mains du juif polissent Dans la pénombre le dur cristal et Le soir qui se meurt n 'est que froid et peur. (Chaque soir aux autres soirs ressemble.) Les mains et l'espace de jacinthes, Qui pâlissent aux confins du ghetto, N'existent guère pour l'homme paisible Qui rêve d'un diaphane labyrinthe. La gloire ne le trouble point, vague Reflet d'un rêve au rêve d'un miroir, Ni les tendres et craintives amours. Libre du mythe et de la métaphore II polit le cristal : carte infinie De Celui qui est toutes Ses Ã?toiles.
Il précisa : "Le fait que beaucoup d'entre vous ignorent probablement l'espagnol en fera un plus beau sonnet. Comme je l'ai dit, le sens n'a pas d'importance, ce qui compte, c'est une certaine musique, une certaine manière de dire les choses. Et peut-être, même si la musique est absente, l'entendrez-vous. Ou plutôt, comme je connais votre bienveillance, l'inventerez-vous." Il en écrivit un second : "Baruch Spinoza"
Le couchant, brume d'or, illumine La fenêtre. L'assidu manuscrit Attend, avec sa charge d'infini. Quelqu'un dans la pénombre construit Dieu. Un homme engendre Dieu et c'est un juif A la peau citrine et aux tristes yeux. Le temps l'entraîne comme le fleuve entraîne Une feuille dans l'onde qui décline. Qu'importe. L'enchanteur persévère. Il Crée Dieu, délicate géométrie. Et de sa maladie, de son néant, Sans cesse il bâtit Dieu par la parole. Le plus prodigue amour lui fut donné, L'amour qui n'espere pas être aimé.

Jorge Luis Borges L'art de la poésie Arcades Gallimard
Traduction des sonnets de Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra

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14 février 2004

Métaphore d'Islam, encre et lettres

Les lettres écrites avec l'encre n'existent pas réellement en tant que lettres, car les lettres ne sont que des formes variées qui n'ont un sens que par convention. Seule l'encre existe réellement et concrètement. L'"existence" des lettres n'est en vérité que celle de l'encre, seule et unique réalité qui se déploie en se différenciant elle-même. On doit d'abord s'appliquer à voir la réalité de l'encre dans toutes les lettres et ensuite à voir les lettres comme autant de modifications intrinsèques de l'encre.
Toshihiko Izutsu in Unicité de l'Existence

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15 janvier 2004

Entrer en philosophie

Citer Martin Heidegger requiert d'impossibles précautions tant le personnage suscite , pour de très humaines raisons, la controverse. Dans ses remarques préliminaires au semestre d'été 1926 - Marbourg - consacré aux concepts fondamentaux de la philosophie antique, celui qui, plus tard, trahira son maître Edmund Husserl, écrit :

La philosophie est une recherche qui se situe au fondement des autres sciences et « vit» en toutes, quelle que soit d'ailleurs la manière dont il faille l'entendre plus précisément. Il en résulte ceci : si la philosophie se situe au fondement des sciences, peut-elle alors être moins scientifique, ou bien ne doit-elle pas bien plutôt satisfaire, en un sens plus élevé et plus radical, à l'idée même de science? C'est manifestement le cas.
Mais si elle est la science la plus originaire à proprement parler, la science pure et simple, la décision de l'étudier doit relever entièrement du libre choix. Celui-ci ne saurait être déterminé le moins du monde par des perspectives telles que le métier ou la formation spécialisée. Choisir et se consacrer à l'étude de la philosophie signifie : choisir entre d'un côté une existence pleinement scientifique et d'un autre côté la préparation laborieuse et finalement aveugle d'un métier. Choisir d'étudier la philosophie, pénétrer au sein même de sa problématique, cela ne veut pas dire prendre une discipline optionnelle et l'ajouter aux autres pour compléter et enjoliver l'ensemble; ce n'est pas s'inscrire à ce qu'on appelle un cours de formation générale, mais se décider pour parvenir à une transparence en ce qui concerne ce qu'il faut faire et ne pas faire dans son propre travail scientifique, une transparence de l'exister à l'Université contre la préparation aveugle des examens et cette attitude consistant à n'avoir avec la vie intellectuelle d'autre rapport que d'en être friand sans le moindre discernement. Ces études ne se distinguent nullement des années d'apprentissage accomplies par un aide-manoeuvre, sauf peut-être par une plus grande dose d'arbitraire, ce qu'on a coutume d'appeler la « liberté académique ». Or la liberté n'est -pas l' « indifférence du libre arbitre », mais laisser-agir-en-soi les possibilités propres du Da-sein humain, donc ici laisser-agir-en-soi la capacité à questionner de manière authentiquement scientifique, capacité qui ne s'en tient pas à un savoir ne dépendant que du hasard.

Martin Heidegger in Concepts fondamentaux de la philosophie antique
Traduction d'Alain Boutot - Editions Gallimard - nrf - Bibliothèque de philosophie

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14 décembre 2003

Abstraction et détente

A Ronald A. Sharp qui l'interroge à l'automne 1994 sur ses maîtres et
ses influences, George Steiner répond notamment :

J'imagine donc que mes influences ont été de nature très variée. Mais, j'en suis navré, la liste ne cesse de s'accroître. Ma découverte de Heidegger, par exemple, s'est faite comme dans un conte de fées, quand je commençais à travailler à mes Antigones, il y a tout juste vingt ans. Depuis, il ne m'a jamais quitté. Avant d'arrêter complètement, je voudrais aborder la question de savoir pourquoi Platon, Heidegger, Sartre ont poursuivi si loin leur flirt avec l'inhumain. J'ai des pressentiments, mais ils sont très provisoires... ... Je dirai simplement que la vie intellectuelle absolument pure, à ce niveau d'abstraction, est travaillée par une faim d'action, un irrépressible besoin de se frotter au fumier. Un besoin peut-être subconscient, mais presque désespéré. A. J. Ayer disait que son seul bonheur était de regarder le football; pour Wittgenstein, c'étaient les westerns: chaque fois qu'il avait un après-midi libre, il allait voir un western ou un film noir. Juste pour se détendre, je crois, pour faire une pause. Et faire une pause peut tourner au nazisme; ou, dans le cas de Sartre, tous les mensonges staliniens; pour Platon, ce fut le tyran Denys, dont il a espéré par trois fois devenir le premier ministre. Une manière pour le moins coûteuse de s'aérer, mais peut-être ne peuvent-ils faire autrement.

George Steiner Les logocrates (traduction de Pierre-Emmanuel Dauzat)

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07 décembre 2003

Eudémonologie et pessimisme

Arthur Schopenhauer voulait écrire un Art d'être heureux . Les règles de vie constitutives de cet art sont au nombre de cinquante.
La 49ème est ainsi présentée (traduction de Jean-Louis Schlegel préfacée par Franco Volpi au Seuil) :

La définition d'une existence heureuse serait: une existence qui serait, considérée de manière purement objective - ou (parce qu'il y va ici d'un jugement subjectif) après froide et mûre réflexion -, résolument préférable au non-être. Il s'ensuit du concept d'une telle existence que nous y serions attachés à cause d'elle-même, et non pas seulement par peur de la mort; et de là , à son tour, il s'ensuit que nous voudrions la voir durer éternellement. La vie humaine correspond-elle ou peut-elle correspondre au concept d'une telle existence? Voilà une question à laquelle ma philosophie, comme on sait, répond par la négative. Mais l'Eudémonologie y présuppose sans autre une réponse affirmative.

Est-ce dire que philosophie et art de vivre sont antinomiques ? Hegel, que Schopenhauer n'aimait guère, meurt du cholera à Berlin en 1831, en philosophe. Schopenhauer, lui, s'éloigne prudemment de Berlin dès l'épidémie annoncée. Parallèle certes rapide...

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19 novembre 2003

Tantes et neveux selon P.G. Wodehouse

Le visage de Tante Dahlia s'assombrit. La chasse à courre, si l'on s'y adonne régulièrement pendant plusieurs années, donne au patient une complexion assez foncée et ses meilleurs amis n'auraient pu nier que, même en temps normal, la bobine de la tante offre quelque ressemblance avec une fraise écrasée. Mais jamais je ne l'avais vue prendre une teinte aussi riche. On aurait dit une tomate essayant de s'exprimer... Elle me regarda longuement, avec insistance, le sourcil froncé comme sous l'effet d'une intense réflexion. - Attila, dit-elle enfin. Voilà le nom. Attila le Hun. -Hein? - J'essayais de me rappeler à quoi vous me faisiez penser. Quelqu'un qui semait partout la ruine et la désolation et ravageait les maisons jusque-là paisibles et heureuses. C'est bien Attila. Ce qui est extraordinaire, dit-elle en me fixant à nouveau, c'est qu'à première vue on pourrait penser que vous êtes juste un aimable crétin, cinglé bien sûr,' mais inoffensif. Pourtant en réalité vous êtes un fléau plus redoutable que la peste noire. Je vous le dis, Bertie, quand je vous regarde, j'ai l'impression de me trouver face à face avec toute l'horreur et la malédiction cachées de l'existence et j'ai un choc aussi dur que si je me cognais contre un réverbère. Surpris et peiné, je m'apprêtais à répondre mais... - Quelle peste vous êtes, misérable crétin, soupira-t-elle. Je me souviens qu'un jour, il y a bien des années, quand vous étiez encore au berceau, j'étais restée seule avec vous et vous aviez à moitié avalé votre tétine. Vous commenciez à tourner au violet et moi, comme une imbécile, j'ai retiré la tétine et vous ai sauvé la vie. Laissez-moi vous dire, jeune Bertie, que cela ira très mal pour vous si jamais vous avalez une tétine et que je sois seule avec vous. - Mais bon sang, criai-je, savez-vous ce qui m'arrive? Madeline Bassett m'écrit qu'elle va m'épouser. - J'espère que vous serez heureux, déclara ma tante, et elle quitta la pièce avec la mine tragique d'un personnage d'Edgar Poe.

P. G. Wodehouse Cà va, Jeeves ? chapitre XX

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11 novembre 2003

Les raisons de la disparition de l'ancien monde

La notion de fin du monde relève peut-être d'une téléologie messiannique. Les grecs anciens évoquaient plutôt une succession de mondes. Par exemple, les âges d'or, d'argent d'airain et autres d'Hésiode. Platon écrivait ainsi :

"En effet, une fois que fut arrivé à son achèvement le temps de toutes ces félicités; une fois qu'il fut nécessaire à un changement de se produire; une fois que déjà , non moins naturellement, eut été tout entière anéantie la race issue de la terre; (e) après que chaque âme eut acquitté toutes ses générations, laissé tomber dans la terre autant de semences que pour chacune la chose était prescrite, à ce moment, dis-je, Celui qui conduit le navire de l'univers, ayant pour ainsi dire abandonné la barre du gouvernail, alla se retirer dans la guérite de guet, tandis que le monde faisait marche arrière, cédant à son penchant prédestiné et congénital. Mais alors, tous les Dieux qui, selon les régions, partageaient le pouvoir avec la Divinité suprême, comprenant ce qui commençait à se produire, abandonnèrent à leur tour les parties du monde qui ressortissaient à leur surveillance personnelle. (a) Quant au monde lui-même, faisant volte-face et joignant, quand il s'élance de la sorte, les élans opposés d'un mouvement qui commence et d'un autre qui finit, il produisait ainsi en lui-même un énorme ébranlement, dont la conséquence fut, cette fois encore, une nouvelle destruction d'animaux de toute espèce. Mais après cela, quand se fut écoulée une durée suffisante, désormais remis de ce tumulte et de cette agitation, ayant obtenu quelque accalmie à ses ébranlements, le monde, recouvrant son équilibre, revenait à ce qui ce le rythme habituel de sa course, prenait sur lui de veiller et de commander aux choses qu'il renferme, aussi bien qu'à lui-même; (b) car l'enseignement qu'il avait reçu de Celui qui en était l'ouvrier et le père, dans la mesure de ses moyens il en gardait mémoire. Au début, il le mettait donc en pratique avec plus d'exactitude, tandis que, à la fin, c'était d'une façon plus confuse; et la cause en était pour lui dans ce que la combinaison qui le constitue comporte de corporel, de foncièrement lié à son antique et primitive nature, parce qu'un immense désordre eSt le lot de celle-ci avant qu'elle soit parvenue à son état actuel d'organisation. C'est que, de Celui qui l'a composée, elle tient tout cc qu'en elle il y a de beau, tandis que de sa condition antérieure (c) provient tout ce que le monde contient de fâcheux et de contraire à la règle tout cela lui étant à lui-même immanent et réalisé dans les animaux comme un effet de ladite condition."

Platon Le Politique [272(e) - 273(c)] [La Pleiade - Oeuvres Complètes - II - page 364 ]

Citer Platon n'est pas si simple. La référence habituelle est celle d'Henri Estienne - dit Stephanus - qui publia en 1578 une édition en trois volumes. Chaque page est composée de deux colonnes, l'une présentant le texte grec, l'autre la traduction latine de Jean de Serres. Entre les deux colonnes, une segmentation en cinq sections, de (a) à (e). La référence est ainsi constituée du nom du texte, du numéro de la page du volume et de la section. Cette nomenclature est, par parenthèses et par analogie, plus rigoureuse, que celle de Ludwig von Köchel, baron, minéralogiste et botaniste viennois, qui établit dans les années 1860' un premier index operum (Köchel Verzeichnis) de qui vous savez, plusieurs fois remanié depuis (6ème édition en 1964 ?)

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16 octobre 2003

Koan

"Rentrant chez moi, je m'attendais à une surprise. Mais il n'y avait pas de surprise à mon intention. Aussi, bien entendu, ai-je été surpris."
Wittgenstein Remarques mêlées 1945 [45]

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13 octobre 2003

Toute la philo occidentale en 180 mots

On entend toujours cette même remarque: que la philosophie ne fait à proprement parler aucun progrès, que les mêmes problèmes philosophiques qui occupaient déjà les Grecs nous occupent encore. Mais ceux qui disent cela ne comprennent pas la raison pour laquelle il doit en être ainsi. Or cette raison est que notre langue est demeurée identique à elle-même et qu'elle nous dévoie toujours vers les mêmes questions. Tant qu'il y aura un verbe «être» qui semblera fonctionner comme fonctionnent «manger» et «boire»,tant qu'il y aura les adjectifs «identique», «vrai», «faux» , «possible» tant que l'on parlera d'un flux du temps et d'une extension de l'espace, etc., etc., les hommes viendront toujours heurter à nouveau les mêmes difficultés énigmatiques et contempler d'un air fixe ce dont aucune explication ne semble pouvoir venir à bout. Cela même, du reste, satisfait un désir du transcendant, puisque, dans le moment même où ils croient apercevoir les « limites de l'entendement humain », ils croient aussi, naturellement, pouvoir étendre leur vue au-delà d'elles.
Wittgenstein Remarques mêlées 1931 [15] Conclusion : reprendre les pré-socratiques. Enfin, ce que leurs successeurs écrivent à leur propos ; parce que les textes originaux...plutôt rares...

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11 octobre 2003

Clair Michalon, Platon et Jacques

130 pages pour expliquer et faire comprendre les Différences culturelles ou les Histoires de différences à l'échelle de notre planète, c'est à la fois peu et beaucoup. Quelques livres sont ainsi qui illustrent l'adage selon lequel ce qui se conà§oit bien, s'énonce également bien. Clair Michalon, agronome et coopérant de son état, a écrit deux opuscules lumineux dont on pourra disputer peut-être sur certaines hypothèses relatives à l'histoire de l'lhumanité mais dont l'utilité, le caractère opératif, sont évidents pour celui qui veut tenter de comprendre l'autre. L'auteur, pas dupe de lui-même, place dans les feuillets liminaires et en épigraphe de l'un de ses livres, quelques mots de Platon :

C'est pourquoi tout homme sérieux se gardera de traiter par écrit des questions sérieuses
Lettre VII aux parents et amis de Dion (VIII-5) [344] dont la Péiade rend compte ainsi :
Voilà justement pour quelle raison aucun homme sérieux, occupé de questions sérieuses, ne se risquera, de beaucoup s'en faut, à laisser, en écrivant, tomber dans le domaine public de pareilles questions et à les exposer ainsi à la malveillance et aux doutes.

Pas facile de touver les ouvrages de Clair Michalon, Différences culturelles et Histoires de différences publiés aux éditions Sepia sises à Saint Maur.

Merci à Jacques C. qui m'a offert là un superbe cadeau.

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23 août 2003

Evident

Interwievée par Véronique Brocard, journaliste de Télérama (n° 2797), Naomi Klein, égérie de l'altermondialisation, raconte son séjour parmi des femmes aborigènes soucieuses d'attirer son attention sur leur combat contre l'implantation d'un dépôt de déchets nucléaires. Elle raconte :
" ... Elles m'ont emmené dans le désert. J'ai découvert la beauté du paysage, le plaisir de dormir à la belle étoile sur la terre craquelée, c'était magnifique. Après quelques jours, j'ai dit : et si on travaillait un peu plutôt que de faire du camping ? Je pensais qu'elles m'auraient donné un cours sur le nucléaire, la situation économique de la région. Pas du tout. Elles m'ont simplement répondu : "Mais on travaille !ਠJe n'ai pas compris. Alors elles ont ajouté : "Avant tout, tu dois aimer ce pour quoi tu te bats" C'est la chose la plus intelligente que j'ai entendu..."

Sur ma foi, l'intelligence du coeur est une arme redoutable...

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12 octobre 2002

Architecte

" J'appellerai architecte celui qui, avec une raison et une règle merveilleuse et précise, sait premièrement diviser les choses avec son esprit et son intelligence, et secondement comment assembler avec justesse, au cours du travail de construction, tous ces matériaux qui par les mouvements des poids, la réunion et l'entassement des corps, peuvent servir efficacement et dignement les besoins de l'homme."
Leon Battista Alberti (1404 – 1472) De Re Aedificatore

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28 mars 2002

Steiner, George

Flânant dans une librairie, j'ai remarqué un nombre important d'ouvrages écrits par George Steiner.
L'un des plus récents, parmi ceux traduits en français du moins, est Grammaires de la création (nrf essais GALLIMARD). Cet ouvrage de quelques quatre cents pages n'est probablement pas le plus facile à lire - malgré une belle traduction - mais il est passionnant. Avec un peu de temps devant soi, un très bon dictionnaire à portée de la main, on prend du plaisir à lire cette somme qui est le résultat de vingt cinq années de direction d'un séminaire de doctorat de littérature et poétique comparées à l'Université de Genève.
Voici quelques extraits décrivant le problème posé : "Ce que je voudrais examiner succinctement, c'est, pour ainsi dire, l'impact de ces temps couverts sur la grammaire. Par grammaire j'entends ici l'organisation articulée de la perception, de la réflexion et de l'expérience, la structure nerveuse de la conscience lorsqu'elle communique avec elle-même et avec les autres. (page 14)... En un sens, donc, ce livre est in memoriam pour les futurs perdus, un essai pour comprendre leur transmutation en quelque chose de «riche et étrange»... En un autre sens, j'entends me pencher sur le mot et le concept de «création» à un moment où la fascination des origines est si marquée dans la culture et le discours de l'Occident. La «création» est cardinale en théologie, en philosophie, dans notre approche de l'art, de la musique et de la littérature. Mon enquête se fonde sur l'idée que le champ sémantique de ce mot n'est nulle part plus actif et contestable que lorsque les récits religieux et mythologiques des origines du monde... impriment leur marque sur nos efforts pour comprendre la formulation des visions philosophiques et des poétiques... (page (25)... L'éclipse du messianique infirmerait-elle le concept de création philosophique et poétique tout comme les théories déconstructives ou «postmodernes» subvertissent celui de «créateur» ? Ou, en termes plus vigoureux, quelle signification attacher à la notion de création des formes d'expression ou d'exécution que nous nommons «art» et, je crois, «philosophie», si l'on met au rebut la possibilité théologique au sens large du terme ?... (page 26).

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25 mars 2002

Marche toujours

Pascale a attiré mon attention sur un autre livre consacré à la marche :

Eloge de la marche de David Le Breton Editeur : Métailié Essais

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24 mars 2002

Les citations de Paul Henri Fortin

Paul Henri Fortin de l'université Laval à Québec avait pris l'habitude d'envoyer chaque jour une pensée à celles et à ceux qui le souhaitaient. Pris par d'autres activités, Il a cessé ses envois en
février 1999 et même si cette date est déjà lointaine, il est intéressant d'aller jeter un coup d'oeil au site qui héberge les quelques 800 citations qu'il a envoyées quotidiennement. Il mentionne également des liens par lesquels on peut accéder à des recueils de citations en langue française.
La dernière pensée

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14 mars 2002

Gauche, droite

Droite et gauche

Relevé dans Télérama n° 2722 du 16 mars 2002 :
"La grande valeur historique de la gauche, c'est l'idée d'un homme perfectible. la droite, elle, croit en un homme naturel, déjà déterminé, qu'on ne peut pas changer. L'affrontement droite-gauche s'inscrit dans le prolongement de ce grand clivage : l'homme est-il bon et perfectible ou pécheur et déterminé ?"
Michel Hastings professeur d'études politiques (interview)
"On peut s'amuser à classer les sociaux-démocrates sur une échelle droite-gauche... mais tous se retrouvent sur cette formule... : «Oui à l'économie de marché, non à la société de marché»"
Marc Lazar professeur à Sciences Po (interview)

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13 mars 2002

De Mozart à Beethoven

Dans une lettre adressée à son père, Wolfgang Amadeus (en fait, Théophile) Mozart écrit : « La demoiselle est une horreur, mais elle joue du piano à ravir... Elle m'a découvert son plan qui est un secret, c'est qu'elle veut étudier consciencieusement pendant deux ou trois ans encore, puis aller à Paris et s'en faire une profession, car elle dit : " Je ne suis pas belle, au contraire, je suis laide. Je n'ai pas envie d'épouser quelque héros de chancellerie à 3 ou 400 florins d'appointements, et je ne trouverai pas d'autre mari. J'aime donc mieux rester comme je suis et vivre de mon talent. " Et en cela elle a raison. Elle m'a donc prié de l'aider à mener son plan à bien, mais elle n'en parle à personne. »
De Léopold à Constance WOLFGANG AMADEUS de Maurice Barthélemy
(ACTES SUD) page 128
Il s'agit de Joséphine Aurhammer, tombée amoureuse de Mozart, qui fera plus tard une belle carrière. Selon M. Barthélemy, Beethoven la considérera comme l'interprète idéale de son troisième concerto. Elle
fera, par ailleurs, un très beau mariage et sera heureuse en ménage. Le génie est cruel, lucide quant aux compétences et maladroit dans ses sentiments...

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11 mars 2002

L'art de la marche

Deux livres intéressants :
L'art de marcher de Rebecca Solnit (ACTES SUD)
Le bonheur en marchant d'Yves Paccalet (JC Lattès)

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