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22 février 2006

Journal 1941-1943

...Je crois que ma vie intérieure n'est pas assez simple. Je m'abandonne trop à des dérèglements à des bacchanales de l'esprit. Et je m'identifie peut-être trop à tout ce que je lis et étudie. Dostoïevski, par exemple, est encore capable de me briser, je ne sais comment. Il me faut vraiment devenir un peu plus simple. Me laisser vivre un peu plus. Cesser de vouloir que ma vie porte ses fruits dès maintenant. Mais j'ai trouvé le remède. Je n'ai qu'à m'accroupir sur le sol, dans un coin et, ainsi blottie, à écouter au dedans de moi. Ce n'est pas de penser qui me tirera d'affaire. Penser, c'est une grande et belle occupation dans les études, mais ce n'est pas ce qui vous tire de situations psychologiques difficiles. Il y faut autre chose. Il faut savoir se rendre passif, se mettre à l'écoute. Retrouver le contact avec un petit morceau d'éternité...

... Beaucoup de gens ont une vision des choses trop arrêtée, trop figée, et c'est pourquoi ils figent à leur tour leurs enfants par le biais de l'éducation. Ils leur laissent trop peu de liberté de mouvement. Chez nous c'était exactement le contraire. Il me semble que mes parents se sont laissé submerger par la complexité infinie de la vie, qu'ils s'y enfoncent même chaque jour un peu plus, et n'ont jamais su faire un choix. Ils ont laissé à leurs enfants une trop grande liberté de mouvement, ils n'ont jamais pu leur donner de points de repère parce qu'eux-mêmes n'en avaient pas trouvé; et ils n'ont pas pu contribuer à notre formation, parce qu'eux-mêmes n'avaient pas trouvé leur forme.
Je vois se dessiner de plus en plus nettement notre mission : donner à leurs pauvres talents errants, qui ne se sont jamais fixés ni délimités, la possibilité de croître, de mûrir et de trouver leur forme en nous...

... J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations.
Je ne me lasse pas de citer Rilke, à tout propos. N'est-ce pas étrange ? C'était un homme fragile, qui a écrit une bonne partie de son oeuvre entre les murs des châteaux où on l'accueillait, et s'il avait dû vivre dans les conditions que nous connaissons aujourd'hui, il n'aurait peut-être pas résisté. Mais n'est-il pas justement de bonne économie qu'à des époques paisibles et dans des circonstances favorables, des artistes d'une grande sensibilité aient le loisir de rechercher en toute sérénité la forme la plus belle et la plus propre à l'expression de leurs intuitions les plus profondes, pour que ceux qui vivent des temps plus troublés, plus dévorants, puissent se réconforter à leurs créations, et qu'ils y trouvent un refuge tout prêt pour les désarrois et les questions qu'eux-mêmes ne savent ni exprimer ni résoudre, toute leur énergie étant requise par les détresses de chaque jour ? Dans les temps difficiles, on se laisse bien souvent aller à rejeter d'un geste méprisant l'acquis spirituel des artistes d'époques que l'on croit plus douces (mais n'est-il pas toujours aussi dur d'être artiste ?) ; et l'on se demande : de quoi cela peut-il encore nous servir ?
Réaction compréhensible, mais à courte vue. Et infiniment appauvrissante.

On voudrait être un baume versé sur tant de plaies.

Etty Hillesum in Une vie bouleversée

Pianoté par Anabates in Au fil des pages | Permalink

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